Gravity : drama sidéral/chair numérique

Publié le par Sylvain Thuret

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Précédé d’une tornade de louanges, Gravity vient d’atterrir en France… et captive déjà 1 million de spectateurs en une semaine (MAJ : plus de 3 millions le 02/12). Un film somme, qui saisit complètement les enjeux technologiques et dramatiques de son temps et signe l’acte de naissance d’une nouvelle ère pour la fabrication des images.

Théorisé récemment par Chronicle et mis en pratique depuis longtemps par l’industrie du jeu vidéo, dont les contours trouvent aujourd'hui leur maturité (The Last of Us, Beyond: Two Souls) la libération de la caméra est aujourd’hui accomplie dans Gravity, film somme apportant une révolution fondamentale dans la façon de concevoir et penser les images.

Annoncé comme une révolution par Yannick Dahan, la motion capture s’exprime ici pleinement, en véritable locomotive technologique et dramatique. En capitalisant sur les expérimentations cartoon & fantasy des Lasseter, Zemeckis et Cameron, dont on pouvait encore critiquer le caractère « virtuel » des personnages, les Cuaron père et fils, accompagnés de leur DP Emmanuel Lubezki, épousent ici un regard humain, à l’image de cette « caméra » se rapprochant d'un astronaute... pour entrer littéralement dans son casque. Prouesse technique, effet dramatique garanti. 

Dans Gravity, expérience de salle obscure avant tout, de nouvelles possibilités immersives apparaissent, redéfinissant au passage la "grammaire" traditionnelle du cinéma : des plans séquences comme s’il en pleuvait, des jeux d'échelle et de perspective jamais vus, des mouvements de caméra à la fluidité parfaite, délestée de sa matérialité et produisant une immersion inédite…

N’en déplaise à ceux qui ne voudraient y voir qu’un blockbuster privilégiant la forme sur le fond, le film offre un beau portrait de femme, ainsi qu’une ode à la vie. Dans un rapport ambivalent entre harmonie et lutte  avec mère nature, le thème central effleure celui de Tree of Life, également photographié par Emmanuel LubezkiJ’aime ce moment trouble où le personnage féminin se voit rattaché à son supérieur hiérarchique, traînée comme un boulet dans une imagerie évoquant sciemment le cordon ombilical. Leur duo évolue entre séduction, professionalisme, small talk et survie. Au moment de faire des choix sans retour,  le même homme s'efface, mettant la femme et ce qu'elle représente sur un piédestal, à l'image du final de Children of Men, autre grande oeuvre du cinéaste. 


Ainsi le destin de cette femme, allégorie de la vie même, embrasse 
une universalité remarquable. Sa force, fragilité et instinct de survie sont constamment juxtaposés avec la nature et la Terre, parfois de façon très appuyée. La sensibilité écologique, humaniste et « maternelle » est une récurrence chez Cuaron. L’un de ses films personnels, période mexicaine, se nomme Y tu mama tambien (Ta mère aussi) ; son autre grand film Children of men parle d’une fécondité retrouvée et le générique de fin de Gravity adresse un gracias tout espagnol à la Mama. 

Son chemin de croix fait écho au personnage de Ripley, perdue dans l'espace dans Aliens et devant lutter pour conserver son essence féminine. 
La femme étant chez Cameron, cité comme modèle par Cuaron, au centre dramatique de la pyrotechnie.

Ayant digéré tous les héritages (Kubrick ET Lucas, les FPS ET le survival, le spectacle ET la méditation, le chaos du monde ET sa contemplation) Gravity est le reflet d’un état technologique (le digital) et de la persistance organique (la survie). Il représente une somme de ce qui a été et de ce qui sera pour les images et tire une quintessence du magma de technologies et de circulations inter médias dans lequel note société s’est moulée ces 15 dernières années. Un magma bouillonnant qui cherchait encore son acte de naissance absolu. Porte-parole d’une humanité prise dans l'étau de la performance, de la vitesse et de la crise, le film invite le spectateur à recomposer avec le monde, entre harmonie et adversité, destruction et création.  

Si le 11 septembre nous a fait entrer de plein pied dans l’ère de l’information 24/7, à la  vitesse préfigurant celle de Twitter, c’est bien ce film qui fait basculer pleinement la fiction et, de façon plus large, la conception des images, dans le 21ème siècle. Ce nouveau landmark pour le cinéma, capable de parler au plus grand nombre tout en étant intègre, nourri et pérenne, vient chapeauter le roster de ces œuvres contemporaines majeures que sont Tree of Life, Collateral, Drive, Money never sleeps, Synecdoche et l’argentin Dans ses yeux.  

Pour ceux qui découvrent qui est Alfonso Cuaron, Children of Men est une oeuvre tout aussi recommandable qui l'avait déjà signé auprès du métier comme l'un des grands cinéastes de notre temps. Le succès public de son dernier film est une excellente nouvelle pour toute l’industrie audiovisuelle. En faisant un triomphe à ce film, le public Français, Américain et le reste de la planète participe au meilleur de ce qui est à venir. Et Warner de confirmer à quel point leurs commerciaux sont équilibrés par une volonté d'offrir un spectacle de grande qualité. Si Avatar avait redonné du mou face au jeu vidéo, Cuaron et Lubezki viennent de délivrer un cours magistral pour les 20 années à venir. La greffe entre le numérique et l'humain a enfin pris. Welcome to the 21th century.

 

Sylvain Thuret

 

Sources

Bits, présenté par Rafik Djoumi : http://bits.arte.tv/#xtor=SEC-3
Yannick Dahan sur Happy Feet 2, La Quotidienne du cinéma : http://www.youtube.com/watch?v=uKtuOGUreiU
Sur la performance capture : http://www.youtube.com/watch?v=VZ1-_rPoY58
      Julien Abadie sur Avatar, Chronicart : 
http://www.chronicart.com/#!Article/Entree/Categorie/cinema/Id/avatar-9938.sls
  

Publié dans Cinéma

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