A la Porte du Paradis

Publié le par Sylvain Thuret

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Pour toi.

 

Après un long silence de près de 33 ans et des éditions DVD ne rendant pas justice à la vision de son réalisateur démiurge, "Heaven’s Gate" de Michael Cimino nous revient dans une copie entièrement restaurée. Ce miracle est le fruit du travail acharné de l’éditeur américain Criterion, dont les efforts devraient nous permettre de jouir  bientôt d’une copie localisée de leur Blu ray, sorti le 20 novembre 2012 aux USA. En attendant, Carlotta se charge de distribuer le film dans les salles françaises à partir du 27 février. Un moment historique pour le cinéma américain contemporain, et rédempteur pour Cimino, qui a vu son nom traîné dans la boue à la sortie du film et dont la carrière a pâti de ce flop injuste. J’ai eu la chance d’être invité en novembre par l’éditeur Français pour profiter de cette œuvre majeure sur grand écran au Nouveau Latina. J’en suis revenu avec une très grande émotion, le sentiment de vivre un événement comptable de l’histoire du cinéma… et une meilleure compréhension des personnages et de la position de l’auteur. Voici quelques notes.


Un contexte initial défavorable

"Imaginez que vous soyez marié à la plus belle fille du monde,
qu’un jour on vous l’enlève puis que trente ans plus tard
on vous la ramène aussi belle qu’avant. Que ressentiriez-vous ?"
Michael Cimino, interviewé par les Inrockuptibles, octobre 2012.


Marquant la fin du "Nouvel Hollywood", qui avait vu les réalisateurs prendre une position ascendante dans la logique de production, la sortie catastrophique de "Heaven’s Gate" en 1980 peut être aujourd’hui vue comme un point médian entre le regard sale et torturé du "Taxi Driver" de Scorsese et la gentille satire feel good du "Retour vers le Futur" de Zemeckis. Une oeuvre d’autant plus critique, après un précédent film évoquant le traumatisme du Vietnam, qu’elle remonte le fleuve d’une violence génétique et génocidaire. En s’inspirant d’un fait réel et tout auréolé de son oscar pour "The Deer Hunter", qui portait déjà le thème de la "promesse brisée", l’auteur a dépensé toute son énergie et l’argent de la United Artists pour mettre le nez de ses compatriotes face contre terre, dans la boue, le sang et la honte. L’accueil qui fut réservé au film, après une décennie de « films reflets », portant tous les espoirs, les excès et les gueules de bois d’une époque marquée de grands changements, a été inversement proportionnel à son importance, le pays n’ayant visiblement pas supporté cette « image de trop ». Une impudence d’autant plus coupable pour l'establishment qu’elle était l’aboutissement d’efforts colossaux, l’homme ayant déployé, pour étayer son discours critique et moral, une maestria visuelle, sonore et romanesque en s'appuyant sur des talents remarquables : la musique folk aux accents slaves du jeune prodige James Mansfield, la photographie « naturaliste » de Vilmos Zsgismond et la contribution d’un casting trié sur le volet composé de Jeff Bridges, Kris Kristofferson, Isabelle Huppert, Brad Dourif, Christopher Walken, John Hurt, Mickey Rourke, Sam Waterston, Tom Noonan, Geoffrey Lewis, Richard Masur et Jean Passe.


Cette défaite, qui ne fut pas seulement celle de Cimino mais bien du cinéma américain tout entier, est proverbialement au cœur du film. Déclassé volontaire, James Averill est un idéaliste issu de Harvard ayant choisi de planter ses choux du côté des plus faibles. Il en paye sévèrement le prix, perdant in fine ses plus proches amis et se retrouvant confiné dans la prison dorée qu’il cherchait tant à fuir. Tout comme son auteur, le personnage de James finit brisé par un système qui lui a tout enlevé. Ce film constat, neuf ans après le "Two Lane Blacktop" de Monte Hellman, ode au surplace qui entaillait sérieusement le mythe de la frontière et inaugurait les années 70 sous le signe d’une grande désillusion, Cimino l’a écrit et poussé de toutes ses forces, dressant le bilan amer d’une révolution culturelle ayant vécu, celle de cette « class of 70 » dont il est question dans la partie inaugurale du film, située à Harvard.  

 

Non seulement le sujet du film était propice à controverse en ce tout début des années 80, mais "Heaven’s Gate" n’est pas à proprement parler un film évident à assimiler pour le spectateur distrait. L’ambition démesurée de Cimino se traduit par une durée inhabituelle de près de 4h (celle de la version restaurée aujourd’hui), l’intrigue principale -un massacre d’immigrants vulnérables endossé par le gouvernement américain- est sans cesse remise aux calendes grecques et les motivations et relations des personnages principaux sont teintés de mystère. Il est au final assez difficile de dire, qui de James, Ella, Nate, ou la condition des immigrés, est le sujet premier du film.

Adolescent, la première image que j’ai pu voir du film était celle de Nate Champion tenant son pistolet, le regard enragé, avec la Studebaker d’Ella se consumant derrière lui. J’ai donc pensé, pendant de longues années que Nate était le "héros" du film. Depuis 2005, j’ai croisé au moins 6 affiches et visuels différents au cours de mes recherches. Tantôt James est représenté seul, tantôt il s’agit du trio James-Ella-Nate sur fonds de nuages, comme pour illustrer le "Paradis" du titre, tantôt il s’agit d’un baiser entre James et Ella devant un drapeau américain. 
Vendu comme un western, "La Porte du Paradis" me semble à mille lieux d’en être un. En le revoyant présentement dans d’aussi bonnes conditions, j’ai compris à quel point James n’était pas le personnage principal du film, et que Cimino s’intéressait surtout à la mise en place d’un triangle amoureux, formant le nœud dramatique fort de son œuvre.     


Le triangle amoureux


Pour ce qui est du "pourquoi" et du "comment", l’auteur excelle dans le non-dit. Les regards, gestes, silences et détails en disent souvent plus long que les mots et il faut vraiment se pencher sur ces personnages pour comprendre leurs motivations et les relations qui les animent. C’est assez frustrant à la première vision mais c’est aussi très beau, romantique et mystérieux. Ce film n'a pas été "écrit" pour être consommé et Cimino joue volontairement les sibylles. Mais avec un peu de patience et d’observation, "Heaven’s Gate"  se montre au final assez clair sur le drive de chacun. En regardant la version tronquée de 149 min sur une TV 4/3, mon attention se portait principalement sur James, chevalier mirifique aux attentions marxistes-léninistes, remontant le courant des ordres établis pour voler au  secours de la veuve et de l’orphelin. Le fait est qu’entre le DVD américain, à la durée identique à celle de la version restaurée par Criterion, un rip hadopi du blu-ray zone A visionné sur écran plat et la séance extatique au Latina, je me suis rendu compte à quel point Averill, au-delà de sa patine de gentleman aux bottes crottées, était en fait perdu dans un idéalisme proche de l’immobilisme. En retard lors de la marche d’Harvard, hésitant à défendre une famille immigrée lors de son arrivée à Casper, le père de famille se faisant finalement tuer devant ses propres enfants, il retarde l’annonce de la menace imminente auprès de ses administrés et se montre indécis vis-à-vis d’Ella. Au moment où sa ville a le plus besoin de lui, il se révèle être à deux doigts de raccrocher ses gants de cuir. Empreint d’idéaux nobles et désirant visiblement suivre les préceptes dictés par le révérend au début du film, James se révèle être pétri d’indécision. Alors qu’il nous est présenté comme un esprit noble et bien né, capable d’action et de violence, son alter ego, adjoint et rival amoureux, Nate Champion, est introduit de façon brutale pour se révéler ensuite plus complexe, soucieux de s’élever au-dessus de sa condition d’immigrant.


Nate a visiblement tenu à se démarquer en rejoignant l’Association, puis en tant qu'adjoint implacable en l’absence de James. Mais c’est auprès d’Ella qu’il se trouve en faisant preuve d’une sensibilité remarquable. Les égards qu’il lui adresse lorsqu’elle vient lui rendre visite dans sa très modeste bicoque sont celles d’un parfait gentleman. Des manières encore plus touchantes qu’elles ne sont pas le fruit d’une éducation de classe, mais bien d’un cœur noble qui ne demande qu’à s’élever et appartenir à quelque chose et à quelqu’un. James semble hésiter à prendre Ella pour épouse car son statut de tenancière de bordel lui pose visiblement un sérieux problème. L’amour qu’il éprouve pour elle entre en contradiction avec ses choix, sa nature indépendante, son antimatérialisme, et peut-être, à son corps défendant, sa classe. Elle est le dernier pas qu’il n’ose franchir, tandis que Nate la traite comme une égale et plus encore et envisage de fonder un foyer qu’ils pourraient construire ensemble. James et Nate sont comme deux faces d'une même pièce, dans laquelle l'auteur semble avoir frappé sa propre persona. Ils se comprennent à demis mot. Jim est capable de violence. Nate d'Hawthorne. Jim est l'intellectuel assis capable d'action. Nate le con qui marche et qui recherche pourtant à s'élever. Plus le noeud dramatique avance entre les trois personnages, plus ce dernier se montre noble. Le geste qu'il a pour l'écharpe d'un homme exécuté sous ses yeux nous dit enfin qu'il s'est trouvé, qu'il a choisi son camp. Et pour me répéter trois fois dans un anglais amorcé pour mon autre webmag TheNightShift, avant que l'on me demande d'écrire en Français : Jim belongs in a way that his pedigree induct a higher calling and responsabilities. Nate desperately want to belong. Both make mistakes. 


Une sensibilité de migrant 


Pour résumer, "La Porte du Paradis", c'est un peu Léon Tolstoï qui piqueniquerait chez Johnny Cash. Avec les talents visuels d'un Ford ou d'un Lean. Bien que portant un nom a consonance Italienne, comme Scorsese et Coppola, Cimino montre une sensibilité emprunte d'un lyrisme marqué pour les sujets liés à l'immigration des différentes communautés sur le sol américain. Et particulièrement les communautés slaves. "Enfant, ce n'étais pas tant la communauté Italienne que je fréquentais, mais bien la communauté Polonaise" dit-il. Une vibe que l'on ressent tout au long de ses trois plus grands films : le melting pot ouvrier dans Deer Hunter, les immigrés européens d'Heaven's et ce foutu pollack de Stanley White dans Year of the Dragon. Ce dernier, en prolongement exégète du cinéaste, se montre aussi jusqu'au boutiste dans son combat que sensible à la cause des immigrants Chinois. Soit le flingue et le livre d'histoire comme armes absolues. On dit de Cimino qu'il fut critiqué pour la représentation de la communauté Chinoise dans "Year of the Dragon". Alors qu'il s'est justement efforcé de dépasser les clichés et de creuser la question, dans une représentation qui "fait vrai" et me semble aussi dure que juste. Dans "Heaven's Gate", il montre la détermination d'une première vague de migrants, embourgeoisée dans leur caste et leurs privilèges, à conserver jusqu'au meurtre leur mainmise, au détriment des nouveaux arrivants, dont l'ambition n'est autre que de s'intégrer pour bâtir un pays encore vierge. 

 

 

La danse comme acte de célébration sociale


Dans le document "Final Cut, the making and unmaking of Heaven’s Gate", nous apprenons que Cimino a débuté sa carrière en tant que réalisateur de publicité, avant même de signer le scénario de Silent Running et son premier long "Thunderbolt & Lightfoot". Un spot pour United Airlines nous montre l'étendue considérable de son talent : c'est un ballet pop de stewards et d’hôtesses, visiblement inspiré de comédies musicales comme "Brigadoon" et "Singing in the Rain". La chorégraphie, les couleurs, le cadre, le rythme, le montage, tout est absolument merveilleux. On se croirait chez Demy ou Donen, en mieux. La danse est un motif important pour Cimino. Dans "The Deer Hunter", la cérémonie du mariage, qui occupe toute la première partie du film, se cristalliste notamment autour d'un débordement d'énergie entre les convives, dansant pour célébrer l'ivresse d'une génération au seuil de tout et dont les aspirations se trouvent brisées par le draft. La danse elle-même, dans sa représentation frénétique, préfigure le déferlement de violence qui interviendra plus tard. Cimino semble avoir une haute vision de la danse en tant qu’acte transcendant la profonde nature humaine. Elle en est la célébration, reflète les aspirations, les joies, l’appartenance à un groupe social et sanctifie la dépense des corps et le rapprochement des âmes.  


La valse qui ouvre le prologue d'"Heaven's Gate" représente le Sacre du Printemps de cette jeune bourgeoisie Harvardienne à laquelle appartiennent James et son ami Billy. Elle est la métaphore du rang qu'ils occupent au sein de la société mais aussi leur désir de luxure et de pouvoir. Deux discours précèdent la danse : celui du révérend, qui prone la responsabilité de classe et le progressisme. Et celui du valédictorien qu’est Billy, célébration d'un immobilisme dandy, suffisant et conservateur. "Les choses sont comme elles sont, à quoi bon les changer", dit-il en somme à une audience qui ne pense qu'a jouir des avantages de son rang sans prendre aucune responsabilité civique. Un commentaire lucide et amer comme un uppercut aux idéologies moribondes issues des années 60... 


Pendant cette séquence, honteusement tronquée dans la version de 140 minutes uniquement disponible en France jusqu’ici, on y voyait des étudiants visiblement plus préoccupés par leurs partenaires féminines. La scène de la valse est une séquence complexe et construite avec maestria. Elle représente le désir plein de ces jeunes gens, qui se confond avec celui d’appartenance à une classe sociale. Il suffit de regarder la façon dont leur pas dessinent des cercles et comment ceux-ci évoluent de partenaire en partenaire. Cette scène raconte les possibilités infinies qui s'offrent à eux... de façon concentrique et fermée, en vase clos. Tout cela dans une danse à la fulgurante beauté. Cimino aurait pu s'arrêter là, il tenait déjà un classique.


Cette introduction magistrale, au son du Beau Danube Bleu de Strauss, faisant l'écho d'une Europe aristrocratique, connait un pendant folkolorique et populaire au milieu du film. Les immigrés se retrouvent au hall du "Heaven's Gate", lieu symbole d'une vie civile où tout le monde peut se retrouver pour danser ou tenir conseil. La communauté évolue en patin à roulettes au son d'une musique purement américaine, c'est à dire rappelant très justement comment le folk s'est inspiré des différentes vagues d'immigration pour se construire. Ecrite par le jeune David Mansfield, la musique du film fait partie de ses plus beaux atours. Si Mansfield n'eut malheureusement pas la carrière qu'il méritait au cinéma, probablement à cause de la débacle initiale du film, son nom restera à jamais gravé dans l'histoire du medium pour avoir composé l'une des plus belles oeuvres au monde, à l'âge de seulement 24 ans. Sur son site officiel, l'artiste présente ainsi son travail : "Still one of the best soundtracks I've ever done". Cimino lui confiera la musique de Year of the Dragon, The Sicilian et Desperate Hours.  

 

Qu’est ce que "Heaven’s Gate" ? Une critique acerbe de la démocratie ? Une fresque romantique sur la Promesse brisée ? Une autocritique de Cimino sur son idéal cinématographique ? Un mélodrame amoureux où choix politiques et conjuguaux se mêlent ? C'est un peu tout cela à la fois. Une danse de larmes et de poussière d'une beauté à couper le souffle. Allez le voir en salle, vous ne le regretterez pas et vous en parlerez à vos gosses. 

 

Sylvain Thuret - La Mensuelle
Novembre 2005 - Mars 2013.


Lectures


Sur la route avec Cimino, par Jean-Baptiste Thoret in Les Cahiers du Cinéma, octobre 2011 p.6-27.

Le Cinéma Américain des années 70, Jean-Baptiste Thoret, Editions les Cahiers du Cinéma, 2007.

Les Démons de la Démocratie, Jean-François Buiré Simulacres 6 & 7, 2002.

La valse d’Ella, bibi, La Mensuelle & Youtube, 2010.

Final cut, The Making and Unmaking of Heaven’s Gate, de Michael Epstein, raconté par Willem Dafoe, d’après le livre de Steven Bach : http://www.youtube.com/watch?v=hdcRiPLp4oU&list=PLCD053EC71B857D1D 

50 ans de cinéma américain, de Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier,
parcours du réalisateur p. 367-371.

 Sur les lieux du crime / Le film maudit de Cimino, Laurent Rigoulet, Télérama du 2 au 8 mars 2013, p. 34-35.  

Paradis pour tous, interview du réalisateur, Nicolas Schaller, Ciné Télé Obs du samedi 2 au vendredi 8 mars, p.28 - 29. Lisible ici : http://cinema.nouvelobs.com/articles/23965-interviews-michael-cimino-les-americains-ne-connaissent-rien-a-leur-histoire

Les Inrockuptibles : http://www.lesinrocks.com/2012/10/27/cinema/jai-rouvert-la-porte-du-paradis-avec-michael-cimino-11317063/

One composer's biggest scoreBruce Bennett, Wall Street Journal04 octobre 2012  : http://www.david-mansfield.com/Press/WSJ_ARTICLE/WSJ_DM-HG_article.pdf 

 “Today this film as it stood would have worked as an HBO miniseries”.
GTBurns48215, Youtube, 2011. 

Publié dans Cinéma

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