True Grit : un livre, deux films

Publié le par Sylvain Thuret

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Avec courage. With True Grit, c’est en ces termes que la jeune Mattie Ross entend se faire justice, après que le drifter Tom Chaney ait abattu son père sans réelle motivation autre que la bêtise, la veulerie et une bonne dose d’alcool.  

1865, John Wilkes Booth met fin pour de bon à la présidence d’Abe Lincoln. Quant à celle de James Garfield, l'une des plus courtes de toute l’histoire des Etats-Unis, elle se termine en 1881, de la main de Charles Guiteau. Quelques mois plus tard, c’est le bandit Jesse James qui sera assassiné « par le lâche Robert Ford ». Et c’est en 1870, au cœur de cette Amérique à peine sortie de la Guerre de Sécession, vivant encore aux pas des shérifs brutaux, des juges implacables, des sales tricheurs, des fugitifs en cavale, des condamnés à mort, des prisonniers bêcheurs et d’innocents porteurs de chapeaux que Charles Portis, auteur du roman original, inscrit l’assassinat du propriétaire Frank Ross et la quête initiatrice de sa fille.

Un roman qui vient d’être édité pour la première fois en France aux Editions du Serpent à Plumes. Un lancement coordonnée avec l'édition Bluray de sa première adaptation cinématographique et la sortie d'un nouveau film signé des frères Coen. Présenté comme un "petit classique" de la littérature nord-américaine, soutenu en quatrième de couv' par sir Roald Dahl, Portis dresse un portrait de femme bien trempé dont le regard sert de levier pour faire ressortir le point de vue de ses interlocuteurs. Mattie, fille de l'Amérique catholique droite dans ses bottes et un peu bigote, parlemente avec le vieux marshal Rooster Cogburn, ancien confédéré reconverti, reconnaissant surtout la loi des armes. Quant au ranger LaBoeuf qui se joint à eux, éloigné de sa juridiction à la recherche du même homme, et d'une grosse prime, il sert de go between. Si sa droiture et son humanité renvoient à l'innocence de Mattie, sa maitrise finale des armes force le respect de Cogburn. Soit trois personnages comme trois variations d'une justice encore embryonnaire et souvent expéditive. 

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Couverture de l'édition originale. 

Au bout du chemin, la mort et la violence se sera invitée à de nombreuses reprises, transformant pour de bon le regard encore emprunt d’innocence de la jeune fille. Justice ou vengeance, celle-ci aura été accomplie au nom de nombreux sacrifices. Cette histoire à la fois très simple et pourtant complexe traite de l’histoire des USA, la construction du pays, la religion et « l’administration » de la violence.

 

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Wayne, Darby and Campbell sur le plateau
du film d'Henry Hathaway.

 

"Est ce que c'est toi John Wayne, ou est ce que c'est moi ?"
En 1969, un an à peine après la publication du roman (et la même année que la sortie de the Wild Bunch de Peckinpah), Henry Hathaway adapte True Grit avec John Wayne et le chanteur country Glen Campbell ("I am the lineman for the county, and I drive the main road..."). Les couleurs sont plutôt vives et si l'adaptation est fidèle, elle demeure assez enjouée et rupestre en omettant surtout le regard rétroactif de Mattie, qui vit ici les événements au même rythme que le spectateur, quand dans le roman elle réouvrait pour nous le chapitre tragique et définitif de sa jeunesse.

Cette omission permet de donner une fin alternative au profit du personnage de Cogburn, et l'ambiguité de sa relation avec la jeune fille, qui l'envisage comme un père de substitution voire un mari potentiel. Pour John Wayne, cette fin est un véhicule à sa gloire, puisqu'il signait là son dernier grand rôle. En quittant le film sur une cabriole et un discours très "running kind", il s'en retourne aux quatre vents et au désert, comme c'était déjà le cas dans The Searchers, pour peupler éternellement les parcs naturels de nos imaginaires collectifs. Avec un oscar pour ce rôle et 14 millions de dollars de recettes, le Duke rempila pour deux suites cousues main, "Rooster Cogburn" en 1975 avec Katharine Hepburn et "True Grit" pour la télévision en 1978. Le mec de droite le plus classe du monde nous quittait l'année suivante.

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Much obliged
Pour Joel et Ethan Coen, relire True Grit en 2011 s'inscrit thématiquement dans la prolongation de leurs adaptations littéraires O'Brother, double relecture d'Homère et d'un précédent film de Preston Sturges Sullivan's travels, et No Country For Old Men de Cormac Mac Carthy.

A l'échelle du cinéma actuel, deux choses. Tout d'abord, on peut se demander si le western ne reviendrait pas à la mode. Mort avec The Wild Bunch à l'aune des 70's, ravivé par les italiens dans les années 70, imposant la figure d'un Clint Eastwood iconique mais isolé au niveau mondial dans les années 80 et ayant connu un léger revival dans les années 90 (Dance avec les loups, Unforgiven, Young Guns, Possee, Wyatt Earp, Dead Man, Tombstone, The Quick & the dead), voici le quatrième film de ce genre à venir occuper nos soirées après 3:10 to Yuma, The Proposition et Appaloosa. Sans compter Deadwood et d'autres oeuvres satellitaires comme The Walking Dead ou Carnivale ou plus récemment le très beau Read Dead Redemption de Rockstar. 

Secundo, les couleurs du films, tirant sur le jaune et le marron, très en vogue actuellement, le placent aux côtés de There Will Be Blood, Public Ennemies et Benjamin Button et pas très loin de Gran Torino et La Route. Le projet global, c'est toujours cet impact du 11 septembre 2001 qui a tranformé le landscape audiovisuel US, de la comédie à la SF. Concrètement, entre deux Transformers pipi-caca et une poignée de sous produits en image de synthèse, tentant maladroitement de reproduire la touche Pixar, nous sommes depuis dix ans sur une reformulation cinématographique constante d'une amérique en crise, un effort d'autocritique et de regard en miroir qui s'était montré très fortement dans les années 70 et qui avait quelque peu disparu sous l'assaut d'un cinéma "parc d'attractions" dans les années 80. Avec la position ambigue d'un Spielberg qui a mené de front cette blockbusterisation du cinéma américain mais qui a aussi amorcé d'un point de vue esthétique, avec un travail de désaturation des couleurs sur le Soldat Ryan en 98, toute la décennie actuelle. Spielberg sert ici de producteur exécutif. Vu qu'il est encore question d'un papa absent et de personnages "larger than life", ceci explique peut être cela.

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Days of Heaven, de Terrence Malick. Chef opérateur : Nestor Almendros. 

Les deux grands films de référence de cette lignée de "films jaunes" actuelle, portant magnifiquement cette couleur pisseuse d'une amérique romanesque, travaillant la question de ses origines et de sa violence, furent Days of Heaven de Malick et Heaven's Gate de Cimino. Soit le travail des chefs opérateurs Nestor Almendros et Vilmos Zgismond, pour deux films situés aux confins du Nouvel Hollywood, au moment où Spielberg et Lucas prenaient le pouvoir. Après un rôle très Johnny Cash l'année dernière avec Crazy Heart, le Dude succède ici au Duke. Mais il était déjà acteur de ce cinéma de référence, avec des rôles chez Cimino, dans Thunderbolt & Lightfoot et dans la Porte du Paradis. Et à l'acteur de rappeler lui même, en interview, les premiers rôles de cowboy de son père Lloyd Bridges.  

Pour ce qui est de l'approche, le ton est selon moi plus fidèle au roman de Portis, en réintégrant l'épilogue final et donc cette narration en "long flashback". Surprise, si les deux chouchous fers de lance du cinéma indie US depuis 20 ans placent encore quelques légers clin d'oeil rigolos ("Quand nous sommes émus par un morceau de musique, notre première réaction est le rire", dirent ils à Télérama pour O Brother en 2000), ils ont mis de côté leurs géniales déconnades (No Country for Old Men, déjà bien sérieux et apocalyptique, en contenait encore de bien belles) pour rendre compte à 100 % de cette tension entre justice, violence et innocence qui habite nos personnages. 

Dans cette thématique de l'enfance confrontée à la violence du territoire et du monde, le film fait penser à la Nuit du Chasseur de Laughton, avec notamment une chevauchée finale qui tend vers l'expressionisme et le rêve. Une chevauchée pendant laquelle Cogburn, personnage rustre, met toute sa violence et son énergie au service de cette parcelle d'innocence qu'il reconnait encore dans les yeux de cette jeune fille déterminée.

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The Night of the Hunter, de Charles Laughton.  

Si cette version m'a semblé moins immédiate que celle d'Hathaway, elle s'achemine pour autant vers ce grand final qui en l'espace de cinq minutes, propose des ruptures, des tentatives, des idées et un dernier plan super chouette. 

Cette dernière séquence, très "Long black veil", est extrêmement rêche et poétique, simple et chargée de sens. Je pense que c'est cette dernière minute là, qui exprime une fois de plus l'intelligence et la sensibilité extrême des réalisateurs, au delà de leur humour habituel, qui est à l'origine des 10 nominations aux Oscars, comme une façon de panser des plaies béantes sans pour autant fermer les yeux. 

En substance, la violence est une donnée inévitable du monde. L'innocence est morte. Son immanence est un mensonge. La droiture et le respect de soi demeure. Cette dame voilée qui s'en va au loin et qui referme sur nous le livre de sa vie, dans cette image et dans ce pinnacle final, c'est un bon gros morceau de l'Amérique, de ses contradictions et de ses forces, qui nous est montrée. Nous sommes en 2011, les frères Coen tiennent la ligne et à défaut d'un très grand film, c'est quand même, symboliquement, peur eux et leur pays, la très grande classe. Le pays semble d'ailleurs s'y reconnaître, à la suprise des auteurs eux-mêmes, avec un score exceptionnel de 160 millions de dollars domestique. Ce qui en ferait le second plus "gros" western de toute l'histoire du cinéma US (source, Joel Coen sur France Inter le 17 février).  

 

 

Ce soir, une journaliste de Soir 3 a fait un sans faute sur la "Boundèsbanque". Puis en évoquant l'ouverture de la Biennale, elle mentionne "le nouveau film des frères Coen, True Girl". Le courage du titre appartenant autant au vieux briscard qu'à cette righteous lady, j'ai trouvé ce lapsus fort peu banal.

Sylvain Thuret
Much obliged

 

Sources & Liens

True Grit, un roman de Charles Portis, aux Editions du Serpent à Plumes (2010).

True Grit, un film d'Henry Hathaway avec John Wayne, Kim Darby et Glen Campbell (1969).

True Grit, un film de Joel et Ethan Coen avec Jeff Bridges, Matt Damon, Hailee Steinfeld (2010).
Site officiel du film  : http://www.truegrit.fr/index.php

"Shérifs brutaux etc." traduction personnelle d'une liner note de Quentin Tarantino
pour la compilation Murder de Johnny Cash (janvier 2000).

On peut également consulter la critique clairvoyante de Yannick Dahan, dans Opération Frisson :
http://yannickdahan.kazeo.com/  

Mon article cité sur le blog officiel du Serpent-à-Plumes :
http://serpentaplumes.blogspot.com/2011/02/true-grit.html 


 

 


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Vincent 10/03/2011 20:34


L'article est hyper intéressant, bravo ! Si vous aimez la critique de cinéma décalée, passez sur www.ASBAF.fr c'est un concentré de bonheur.
http://www.asbaf.fr/2011/03/true-grit-les-coen-louest.html