The sound of gaming : pour des prairies encore plus vertes

Publié le par Sylvain Thuret

Au commencement il y eu le bip. Puis il y eu un simulacre d'activité sonore. Mais pour des raisons techniques, culturelles et marketing, les morceaux de musique pop ou instrumentaux produits par le monde du disque ne se sont mélangés que tardivement, en tout cas dans le sens d'une valeur artistique combinée, avec le jeu vidéo. Avec la manne commerciale Guitar Hero et Cie, il semble que cette ère soit bien révolue. Retour sur quelques unes des étapes importantes de cette évolution. 




Cocorico : l'archet du capitaine Jarre

 Bien que cette liste ne se veut pas exxostive, citons illico Ere Informatique, qui a marqué son monde en faisant l'un des tous premiers partenariats (licensing me siffle t'on) musicaux de notre bonne ère vidéoludique. Souvenez vous, vous avez huit ans et papounet vient de débourser un bras pour vous offrir un Amstrad CPC 464 monochrome falmbant neuf, accompagné de l'Arche du Capitaine Blood. Sur la jaquette, le nom de Jean-Michel Jarre, le gars que même à Houston les amerloques grimpent sur des panneaux d'autoroute, à des kilomètres de la scène pour voir un bout de pétard fluo illuminer la nuit. Si l'on en croit Daniel Ichbiah et sa très recommandable Saga des jeux vidéos (Ed. PixnLove), voici comment ça s'est passé. Nous sommes au tout début des années 80. Philippe Ulrich,  avant de se lancer dans la création de logiciels, voulait devenir chanteur et s'est fait un réseau dans le monde de l'édition musicale. Un ami lui présente Jean-Michel Jarre, et c'est ainsi, avec un Atari ST sous le bras, qu'il lui montre les premières images de son futur succès intergalactique. Le musicien est scié... et lui demande la permission d'utiliser ces images pour un prochain mégashow retentissant. Ulrich en profite pour sampler et recréer une partition originale de Zoolook. Ils se revoient et Jean-Mich' trouve ça vraiment bat : "Philippe, avec tous mes appareils qui coûtent des millions de francs nous n'arrivons pas à produire ce que tu réalises sur tes micro ordinateurs". Et voilà comment le buzz Jarre + Ere + la France se touche est parti à l'international. Je tiens d'ailleurs à dire, en préambule d'un prochain article de fonds sur le sujet, que les français de cette période, oui vous les Ulrich, les Bouchon, les Chahi, les gens de chez Loriciel, Ubisoft ou Infogrames, ont été bien courageux et divinement inspirés. Ils sont responsables, à l'échelle du jeu vidéo, d'oeuvres portant les mêmes couleurs et le même génie que les créateurs de Métal Hurlant, dont ils semblent avoir été un prolongement. Mais cela est une autre histoire. Pour le moment, laissons place à la perfide Albion. 



Top of the charts : My Xenon is rich! 
Amigos ! Voici l'un des joyaux de l'ère Amiga

 



Nous sommes au début des années 90 et les Bitmap Brothers ne sont pas là pour rigoler. Le nez parfaitement dedans, ils digitalisent un remix du groupe Bomb the Bass, gros-succès-in-the-UK, basé sur un air tranchant de John Carpenter. L'assaut est frontal. C'est hip, c'est chic et ça se joue totalement under the radar d'une France en retard d'au moins plusieurs wagons sur le phénomène. Il y a là de l'attitude a revendre, à tel point que 20 ans après ça fonctionne encore. Et si la musique reste avant tout cantonnée au screen title, la version ingame étant moins aboutie pour des raisons de place, qu'à cela ne tienne. 

Wipeout : licensed to thrill
Quand Sony se lance dans la course vidéoludique, ils ne rigolent pas non plus. Souhaitant faire passer le jeu vidéo à l'age adulte et supra HIFI, ils misent sur le design et le son, avec Wipeout pour rampe de lancement. Et qui se trouve derrière Wipeout ? Psygnosis, les dieux de l'ère Amiga avec les Bitmap bros. Tout aussi anglais qu'eux, ils décident de mettre à contribution la fine fleur de la scène musicale électronique du moment. Soit l'étape suivante après Bomb the bass (nous sommes en 95). Du nez, encore du nez. Moi qui n'ai jamais vraiment apprécié la musique technoidale, j'entre totalement dans ce monde pré Rez fait de vitesse, de couleurs et de sons. Cette fois il ne s'agit plus de morceaux digitalisés sous la contrainte technique. Là on passe pour de bon à mach 3 avec de vrais artistes qui donnent de vrais morceaux pour proposer une expérience audiovisuelle globale extatique. En France, je maintiens que ce jeu et sa suite ont lancé Prodigy et la musique électronique au niveau grand public. En l'espace de deux ans, avant même la diffusion de leurs clips, le groupe était déjà est devenu household grâce à l'utilisation de Firestarter dans Wipeout 2097.

Rockstar, in the air tonight
La très grosse étape suivante, c'est bien sûr GTA, qui dans sa troisième itération marque une vraie rupture culturelle et économique. Et encore une fois, ce sont des anglais qui ont tout manigancé. J'ai toujours entendu dire qu'ils avaient un réel gout bien éclectique pour la musique. C'est vrai que c'est quand même le  La première fois que je suis allé dans un HMV au pays des Beatles et des Stones, j'ai été surpris de constater que les cases pop / indépendant n'existaient pas. Tout le rock était vendu par ordre alphabétique. Cela explique peut être la présence de Willie Nelson aux côtés de Dr Dre dans la bande son de San Andreas. Ou de Puccini dans les premiers instants de GTA Liberty City Stories sur PSP. Le fait est que les frères Houser sont londoniens, qu'ils rêvaient jeunots d'être des stars de rock et que leur début de carrière chez BMG Londres a visiblement servi a décrocher des accords avec les majors pour l'utilisation de morceaux de musique au sein de GTA 3 et consorts. La rupture est réelle. Wipeout et Xenon 2, c'était encore l'amalgame "musique électronique pour computer". Dans Vice City sur PS2, Rockstar se paye carrément Michael Jackson. Dans leur volonté de copier le style Mannien et d'amener le jeu vidéo vers une sphère culturelle plus large, légitime et acceptée comme telle, les frères Houser proposent alors une expérience nouvelle et marquante : cruising around, avec les néons de la ville pour seule compagnie, tandis que Billie Jean blaste les hauts parleurs de votre simili Porsche turbo, la ballade est sublime. C'est une possibilité parmi d'autre possibilités, en marge même de la progression principale du jeu... et c'est cela même qui fait le jeu. A partir de San Andreas, on a pu voir les groupes se battre pour en être ainsi que des pubs télé uniquement dédiées à la BO du jeu. Something was in the air. Et c'est avec les trailers de GTA IV, The Lost & The Damned et du nouveau Gay Tony que Rockstar a enfoncé le clou. Relayés sans trop d'égards par une presse web sourde et aveugle comme un pot, il s'agit là de coups bien réels, faisant preuve d'une démarche signature totalement excitante et nouvelle pour le jeu vidéo : la bande annonce qui dépote à grands coups de montage cinéma et de morceaux tantôt underground (The Boggs), tantôt réservés habituellement au cinéma (Philipp Glass), tantôt has been (She's got the look) avec toujours le même résultat : la coolitude absolue, posant en rivale avec l'industrie Hollywoodienne dans sa volonté d'appâter le chaland. Ces mecs là ont du FLAIR.
 
Héros de plastique : tunes pour thunes
Alors oui bien sûr Sony s'est dépatouillé avec les majors pour atteindre la tranche casual teen avec la série Singstar. Mais c'est vraiment du côté Harmonix que nous avons passé la cinquième. Avec son premier Guitar Hero, le studio de développement n'a pas encore les moyens de se payer les stars de MTV, qui allait racheter un bonne grosse part du gâteau par la suite. En attendant, le studio enregistre des covers de chansons sympas pour le premier GH, mais qui font visiblement partie d'un back catalogue peu couteux en terme de droits. Cependant le résultat demeure assez stupéfiant tant les interprétations sont réussies (j'ai un faible pour More than a feeling). Malgré l'absence de "vraies" chansons, le succès est au rendez vous et marque le début d'une longue série de titres qui va voir le milieu de la musique se rapprocher grandement de l'industrie du jeu vidéo. Si GTA a posé la première pierre, GH et Rock Band sont en train de se payer tout l'édifice. Les chiffres parlent d'eux même : trouver les chiffres. Plus encore que les chiffres, la délinaison d'une version de Rock Band dédiée aux intouchables Beatles est un événement de taille dépassant largement l'échelle du jeu vidéo. On se souvient des menaces à l'encontre des Rolling Bidochons et les rumeurs comme quoi la Yoko n'était pas commode. En somme, si les Beatles en sont, on peut déclarer que le contrat entre l'industrie de la musique et du jeu vidéo est officiellement signé pour les décennies à venir. 
 
Légendes Brutales et autres pétales 
Conséquence directe d'un tel retour en grâce : l'ouverture des vannes ultimes pour le nouveau jeu de Double Fine, Brutal Legend. Tim Schafer a pu obtenir pratiquement tout ce qu'il voulait en matière de soundtrack qui tache, avec comme cerise sur le cake confit d'amour la participation ingame des stars elles mêmes : Jack "Tenacious D" Black, Ozzy "Black Sabbath" Osbourne, Lemmy  "Motorhead" Kilmister et j'en passe. Cette mission paraissait impossible. Maintenant il semble que ce soit un acquis réel, à tel point que Thatgamecompagny et Sony ont utilisé Catch the wind de Donovan pour la promotion de Flower.


Etonné que cela n'ait pas fait ailleurs l'objet d'articles, j'ai demandé à Kellee Santiago, co-fondatrice du studio, de nous expliquer ce choix : 

"Thanks for noticing that Donnovan trailer - we didn't get much direct reactions on it! That effort was totally spearheaded by the very excellent Gavin Russel, who works for the marketing department at Sony Computer Entertainment Europe.  He wanted to make a trailer that had a classic song evocative of the feeling of Flower. We went through a couple of options, followed up the licensing, and you saw the final results". 

"Merci d'avoir remarqué ce trailer avec Donovan, qui n'a pas vraiment suscité de réactions sur ce choix! Cette belle idée est issu de l'apport de l'excellent Gavin Russel, qui travaille pour le département marketing de Sony Computer Europe. Il voulait une bande annonce contenant une chanson "patrimoine" susceptible d'appuyer le ton de notre jeu. Nous avions retenu deux choix, puis le département juridique a pris le relais, et voilà !" 


C'est Prey chérie 
Dans la foulée de la montée en puissance des GTA, il s'est passé quelque chose de réellement significatif. Quelque chose que peu de monde dans la presse française a relevé. Un tout petit quelque chose au sein d'un jeu qui lui même n'était pas un chef d'oeuvre. Et pourtant rien que pour cela, il a sa place au panthéon des defining moments de l'histoire vidéoludique. Appréciez le travail. 


Pour les sourds et les malentendants, c'est le Blue Oyster Cult que l'on entend dans le juke box, au moment même ou les flying saucers attaquent. A la différence de la culture sandbox de GTA, où la musique est aléatoire (même la musique est jouée on cue à certains moments de l'intrigue, comme l'air d'opéra dans le jeu PSP), on a ici un moment totalement, magnifiquement, rocknrollement écrit. Avant l'attaque, le joueur est libre de sélectionner de vrais morceaux de rock seventies sur le jukebox. Puis au moment où the shit hits the fan, le jukebox passe en mode scripté et balance la sauce intradiégétique comme au cinéma. Et l'avenir du storytelling vidéoludique se trouve là mes chers concitoyens, dans les premiers accords du Reaper, en phase avec l'alien abduction. Comme chez tonton Scorsese et ses ralentis Stoniens, l'utilisation synchrone de l'image et d'un son communique au spectateur une énergie frisant l'orgasme. Cette énergie implique et excite les sens. Si en plus elle souligne un personnage ou une action clef, le bonheur devient absolu. Pour des raisons techniques, culturelles et économiques, cette énergie a mis 20 ans à apparaitre au sein d'un jeu vidéo. Heureusement, avec la manne économique Guitar Hero, elle pourrait enfin s'installer pour de bon. 

Cadeau bonux : quatre idées de chansons à utiliser dans un jeu. 

 - Bad moon rising - Creedence Clearwater Revival : séquence de shoot contre des forces surnaturelles. Le personnage est une actualisation de Van Helsing qui ne quitterait jamais son Ipod. Il cale son casque avant de partir à l'assaut d'une forêt hantée, ambiance bayou et magie noire. Isolé dans son casque, le personnage n'entend pas les cris d'une femme ou d'un partenaire qui lui intime de prendre les choses au sérieux et de venir l'aider. Attitude : il remet son casque et augmente encore plus le volume.

- Where or when - Bryan Ferry : à la Vertigo, un homme croise une femme dans la rue, séquence de flashbacks, s'agit il de la même personne ?

- If you could read my mind - Johnny Cash : un homme rêve qu'il renoue avec son ex petite amie. Puis il se réveille seul, en transpiration. Il doit faire face à la réalité. 
 
- Get Miles - Gomez : intro d'un jeu urbain à l'ambiance noire, malsaine, utilisation du ralenti, un homme qui marche. Cloaque urbain. 
Sylvain Thuret



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