Detective Dee ou le final cut de l'ombre : notes sur la séquence finale

Publié le par Sylvain Thuret

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Detective Dee... Dès les toutes premières images, celles de la bande annonce, j'ai senti un désir de cinéma peu commun. Un film d'enquête, avec des meurtres mystérieux, un héros romantique et toutes ces couleurs, ces costumes incroyables. Un petit pincement au coeur devant chaque colonne morris... Tsui Hark nous apporte encore des films en 2011. 

Tsui Hark, je l'ai découvert au cours des années 90 par le biais de l'émission de Nicolas Boukhrief sur Canal. C'était dans la mouvance du travail de défrichage menée par l'équipe de HK vidéo, dont les publications avant gardistes font aujourd'hui figure de référence absolue sur le cinéma asiatique. Le film diffusé cette nuit là était The Blade. Choc esthétique et sensuel, c'était là une rencontre frontale avec le cinéma asiatique et c'était pour moi totalement neuf, ça me changeait et de la Discrète, de tonton Spielberg et de Breaking the waves. Et c'était sacrément gonflé. Un film qui disait déjà que d'une blessure, d'un amoindrissement, jaillissait la beauté, celle de la persévérance, de la lutte, du mouvement. Le chaos du monde, la violence, cette énergie bouillonante qui explosera quelques années plus tard dans Time and tide, considéré par beaucoup comme son chef d'oeuvre, acte libérateur d'un retour au business après le passage obligé mais décevant par le cinéma américain. Ses producteurs ont avoué à quel point il est impossible de le tenir : à peine avait-il terminé de coucher le commencement d'une idée qu'il était déjà sur dix autres. C'était donc ça ce chaos orchestré à l'écran, ces tentatives à tout rompre, certaines ratées, d'autres à couper le souffle.

Dans Detective Dee, on sent à quel point le cinéaste se plie à un certain équilibre, au plan qui voudrait s'installer, durer plus que d'habitude, afin de laisser aux personnages, aux couleurs et aux décors leur chance d'exister, de respirer, d'être appréciés. Et l'on voit bien que c'est dur, toujours, qu'il a envie d'en découdre, on sent qu'il est déjà à la coupure, vite le plan suivant. Un peu comme cette façon que Scorsese avait d'installer des photos de famille dans Americanitalian, suffisement longtemps pour permettre à la rétine d'enregistrer l'information, mais avec une coupure à la limite du confort, comme un coup de sang, pour réveiller le spectateur, lui donner une gifle. Ici c'est très déstabilisant et quand enfin le réalisateur se laisse aller à des envolées et au mouvement, qu'il se laisse respirer au coeur de la contrainte, c'est magique. 

Cette contrainte, entre la discipline et l'envie de respirer, n'est pas seulement une question formelle ici. A la différence d'un Michael Bay qui coupe tous les 2,5 sec, la vitesse chez Hark ne répond pas d'un public perçu comme mongoloïde, dont l'attention span supposée serait réduite au minimum. C'est toujours la recherche d'un choc, d'une transgression, à la limite de la lisibilité. Un peu comme Jacques Demy qui joue exprès sur les couleurs pour friser le mauvais goût sans jamais totalement y tomber, mais avec la vitesse, le mouvement et la lisibilité. 

Ici, cette tension formelle connaît un écho au coeur de l'intrigue. Dee est un dissident du pouvoir Chinois, libéré sur ordre de l'impératrice qui voit en lui, au delà de leur rapport conflictuel, le seul homme capable de résoudre cette étrange série de meurtres, annonçant un probable coup d'état. Et Dee de se retrouver au service d'un pouvoir contre lequel il luttait autrefois, dans un hors champs évoqué au détour de quelques répliques. Ils jouent donc un jeu politique, jusqu'à l'allégeance finale de Dee à l'impératrice. Mais une allégeance teintée d'une certaine mélancolie. 

Pour Chronicart la fin de Dee est une pliance. Pour Yannick Dahan c'est beaucoup plus complexe, évoquant une sorte de twist final soulignant un désenchantement, un discours au silence tonitruant qui en dit long sur la place de Tsui Hark au sein du cinéma asiatique et mondial. 

Voici les trois plans successifs constituants la séquence finale, historique. 


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Dee de dos. Cheveux aux vents, après deux heures de chignon, il contemple l'eau d'une traverse au bois faiblissant. 

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Plan de coupe. La noblesse et la mélancolie habitent son regard. 

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Plan final, travelling arrière. Dee voit le soleil se lever et doit se retirer dans sa tanière. Il ne dit rien, c'est l'ancien du lieu qui lui cause "Le jour se lève, il est temps de regagner les ténèbres". Fin. 

"Le cinéma mène à tout" disait le petit suisse. Au point d'admettre qu'on est pas doué en histoire géo. Rassemblons nos lectures et pièces du puzzle. Avant la rétrocession de Hong-Kong à la Chine, Tsui Hark jouissait d'une certaine liberté. Time & Tide en 2001, c'était peut-être aussi ça : aller tellement vite et loin dans la rupture pour mettre à l'amende le cinéma d'action US dans lequel il s'était embourbé, fêter les retrouvailles avec son turf et célébrer aussi la fin d'une époque où Hong Kong n'allait peut-être plus pouvoir opérer aussi librement.

L'un de mes indics sur boogie street, Alex, me souligne la vague de films chinois très nationalistes ces dernières années. Tsui Hark a su faire perdurer toute une tradition populaire, tout en la dynamitant complètement. Et si la Chine voit un lui un excellent outil, comme l'impératrice peut voir en Dee son meilleur élément, Hark tient a affirmer son indépendance, voire sa singularité, au sein de cette nouvelle donne, au travers de son personnage.  

Dee est touché par la magie noire qui tue au contact des rayons du soleil. Et après l'allégeance qu'il voue à l'impératrice, il en paye le prix fort, devant rester confiné dans l'ombre et la nuit. Au sein d'un repère interlope pour les brigands du coin. Voici ce que l'auteur en dit dans Positif

Pourquoi Dee Renjie vit-il dans ce monde souterrain que vous appelez "bazar fantôme", un monde merveilleux qui est déjà en lui même un mystère ? 

Parce que nous voulions donner à la dynastie Tang un cöté extravagant avec quelque chose de sombre en filigrane, qui existait d'ailleurs derrière l'apparence superficielle de cette dynastie. Nous avons donc imaginé le "phantom plaza" pour pouvoir réunir les prisonniers, les hors la loi, les réprouvés, dont le code moral de la dynastie ne permettait pas l'existence. 

Si Hark roule peut-être pour un système qui le contraint, il conserve au final le final cut de l'ombre, cette ombre d'artisan paria et romantique depuis laquelle il nous envoie régulièrement des nouvelles, celle d'un cinéma atypique et fulgurant depuis 30 ans. Parce qu'il est asiatique, parce qu'il fait des "films de karaté" aux yeux du grand public et malgré sa présence récente au sein du jury Cannois, il semble que Tsui Hark ne quittera jamais la tannière des cinéphiles. Il le sait, il nous le dit et c'est dans ces moments aussi intimes que l'on sait à quel point le cinéma parfois, nous aime. Mais quel panache. 

Sylvain Thuret



Sources

Positif, Lorezo Codelli, entretien avec Tsui Hark, avril 2011, p.22.

Chonicart, critique de Guillaume Loison :
http://www.chronicart.com/cinema/chronique.php?id=12043


Opération Frisson, saison 8 épisode 8 :
http://yannickdahan.kazeo.com/Ope-Frisson-Saison-8/Operation-Frisson-Saison-8-pisode-8,a2202358.html
 

 

 

 

 

 

Publié dans Cinéma

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