Quelques notes sur Coppola

Publié le par Sylvain Thuret

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TETRO

Le présent est en noir et blanc. Le passé est en couleur.
Les flashbacks en couleur connaissent plusieurs régimes.
1) Les souvenirs "directs", certains en présence de Tetro (l'accident de voiture, la plage, la présentation de la petite copine etc.), tandis que d'autres sont rapportés, comme le déjeuner entre le père et l'oncle.
2) Les vignettes scéniques. Ce sont visiblement les créations du père compositeur. Plus le film avance, plus ces vignettes s'émancipent de tout procès. 
3) 1 & 2 se mélangent : alors que l'accident "direct" relève déjà d'un artifice - dans la scène de l'accident la mère est aussi caricaturale que le père avec sa robe rouge et l'acteur qui joue Tetro jeune n'a pas le charisme ou la ressemblance physique de son older self joué par Gallo, nous assistons vers la fin du film à une recréation encore plus artificielle et scénique de l'accident. La mise en oeuvre de cette séquence est telle que nous ne sommes plus en position de situer ces images (opéra, rêve ?). 
4) Invasion du présent. 
 
TetroLe présent est plus réaliste que le passé. Les personnages de Vincent Gallo et Maribel Verdu sont plus réels que les personnages issus des souvenirs de Tetro. Le père, la petite amie, un Tetro plus jeune : tous sont rigides, archétypaux. A l'artifice d'un noir et blanc qui "style" le réel (le film se déroule en 2008), répond un artifice de la couleur pour illustrer un passé plus fictionnel, qui ment. On peut y voir une faute artistique, comme on a pu dire que de l'illustration mentale - en noir et blanc - d'une passe entre Nicole Kidman et un marin dans Eyes Wide Shut était une faute. Se taper un marin : il s'agissait d'un fantasme de gare. Le mari qui pense à ce fantasme ? On est là dans la fiction (l'image mentale) de la fiction (cette histoire dont on est même pas sûr qu'elle est réelle) de la fiction (celle du film dans son ensemble). Pour Tetro : si le film commence comme un drame réaliste, il se termine de façon opératique, la fiction du souvenir et son excroissance scénique, théâtre du monde, envahit le présent lors du final (les funérailles du père).      

SUR VINCENT GALLO
Ce n'était pas le premier choix du réalisateur. Les Cahiers du cinéma, Novembre 2007 : "Francis Ford Coppola devait recevoir les Cahiers dans son fief à San Francisco, mais le cambriolage de sa propriété à Buenos Aires où il s'apprête à tourner Tetro, son nouveau film avec Matt Dillon, a tout chamboulé". Coppola parle presque aujourd'hui de Gallo comme un pis aller sur le mode "il a fallu expliquer ce choix aux américains". Il est possible que Brown Bunny et ses amitiés pro Bush n'ont pas aidé notre acteur à se faire une place de choix. Pour la France c'est différent. La presse française s'est immédiatement montrée en pâmoison devant sa variation de la Mort aux Trousses, en 92 dans Arizona Dream. Elle l'a suivi sur The Funeral de Ferrara en 96 et a célébré son Buffalo 66 en 99. Dans la foulée de cette "révélation" sur Arizona, j'ai été soufflé en 1994 par son rôle de 5 minutes dans Us Go Home de Claire Denis, réalisé pour la collection Tous les garçons et les filles de leur âge diffusée sur Arte. Nous sommes en période pré 68. Le grand frère joué par Grégoire Colin ne sait pas quoi faire de son énergie / frustration, alors il l'évacue dans sa chambre, sur son lit, seul1. Les petites soeurs s'en vont boumer. Le Pénis entier, tout le monde baisouille. Elles rentrent bredouilles et sur la route, un GI essaye de les coffrer. Dans son coffre une boisson magique, qu'il leur tend pour les amadouer. Soit 5 minutes de Vincent Gallo en roue libre d'impro, qui leur répète "Have a coke" comme solution du monde. US Go Home et ces 5 minutes absolument géniales, c'était du niveau Taxi Driver. On voyait là s'éveiller un géant du cinéma américain contemporain, comme Robert de Niro avait été une révélation pour la période 70. Et quand j'ai appris que Tetro se ferait, malgré le vol des données personnelles de Coppola et que Gallo était le premier rôle, cela relevait pour moi d'une évidence absolue. A la vision de l'affiche de ses yeux hantés dans une pose de Lolita mâle et obsédant, j'ai ressenti un appel fort, un goût de classe absolue. Un goût, une promesse de "Cinéma". J'ai vu le film : promesse tenue. Son visage habite la caméra pendant deux heures trente. Lorsqu'il claque la porte au nez de son frère au début du film, il nous fait sa star. Sors de ta cage, belle bête, ne nous fais plus attendre. Montre nous ce que les américains ne veulent pas voir.      

YWY

SUR SES DERNIERS FILMS / SUR LA FAMILLE ET SUR LE TEMPS 
"Je réalise aujourd'hui les films que je voulais faire lorsque j'étais jeune".
Tetro parle de sa famille. Son père Carmine était un compositeur.
Toute la famille Coppola travaille, sur au moins trois générations, dans l'audiovisuel. 
Youth without youth : un homme agé redevient jeune homme. 
Peggy Sue a de nouveau 17 ans. Elle parle à sa grand mère au téléphone.
Dracula est un personnage qui recherche la jeunesse éternelle. 
Jack est un enfant ayant l'apparence d'un quadra. 
Willard remonte le fleuve, quête du père et quête de sens.
Il tue le père, de même que Tetro fait fi du sien.  

SUR SCORSESE
"Martin fait de bons films ces jours ci, on ne peut pas le nier. Mais je ne suis pas sûr qu'il réalise les projets qui lui tiennent vraiment à coeur". Shutter Island, c'est du Lehane. Talk about a sure bet. Roosevelt est en préparation. 


Tucker-copie-1.jpgTUCKER
"Ce qui compte c'est l'idée originale. Après, c'est de la mass production".
Tucker n'est pas l'un des films "Coppoliens" les plus cités. On dit "Tucker est un film mineur". On dit "Tucker est une commande". Ce genre de chose. Pourtant Tucker demeure un film qui dresse un rapport direct entre l'individu et le système, entre l'idée et la production de masse. Et par extension entre le cinéma indépendant et la machine Hollywood. American Zoetrope, pourquoi, comment ? Tucker contient des éléments de réponse.  
 
CoppolaLucas2.jpgGEORGE LUCAS 
Je viens de voir Tetro. Et la Revanche des Sith. L'un est un classique instantané, for years to come. L'autre est indigne d'une très mauvaise télénovela brésilienne, dont les interactions entre les personnages sont filmés à 90 % en champs contre champs façon "Feux de l'amour", avec un cadrage, un enchaînement des plans, un montage, une mise en lumière et un décor catastrophiques de bout en bout.
 
Un internaute dit de Tetro que c'est là le cinéma "as it was envisionned in the first place". Je discute le film dans ma tête, le jeune premier impassible, la longueur, le drame distant, la révélation finale dont je me fiche un peu. Et le reste : ce que cela dit sur Coppola, sa vie et ses autres films, sa carrière, la somme de son talent, d'écriture, de mise en scène, de direction d'acteurs. Toutes les images qu'il nous donne à moudre pour les années qui viennent :
- Le générique du film ;
- Ce plan qui suit en latéral puis de dos les pas du personnage, et qui s'élève sans crier gare, avec cette banderole "no trespassing" qu'il enjambe ; 
- Ce petit appartement que nous habitons pendant plus d'une heure. Cela faisait longtemps que je n'avais pas eu l'impression d'habiter comme cela, un lieu, le présent et le quotidien de personnages "réels" (oui parce qu'Avatar, on parle en années lumières). Ca doit remonter au petit théâtre marseillais de Marius et Jeanette, en 97 ; 
- Toutes ces vignettes scéniques, opératiques, fantasmagoriques ; 
- Les funérailles du père : ce plan sur le masque et la baguette, l'oeuvre célébrée Vs l'homme salaud.  
 
Ca fait plusieurs années que je me tape du cinéma américain dit "indépendant" mais qui demeure juste bon pour le samedi soir. J'ai vu Superbad trois fois et je recommande 500 days of Summer à tous mes amis. Mais Tetro, ça m'a rappelé l'effort que cela représentait d'aller voir un film "autre" en salles et d'en ressortir différent. Ca m'a rappelé pourquoi j'aimais le cinéma quand j'avais 15 ans et la capacité du cinéma américain à ouvrir de nombreuses portes. Lucas aussi a fait une sortie coppolienne dans le genre "bon Star Wars maintenant c'est over j'en suis resté prisonnier pendant 30 ans maintenant je vais pouvoir faire les films que je voulais faire quand j'étais jeune".  "As it should have been in the first place". La journaliste de CBS en face se marre. Lucas, de toute l'équipe, c'est le seul à en être sorti le plus indépendant de tous, pour au final terminer sur la Revanche des Sith
 
Mon très cher George, malgré la débâcle on ne demande qu'à voir. On a aimé THX tu sais, on a aimé American Graffiti. On croyait en ton Star Wars original. Coppola croyait en toi. Alors montre nous que tu de la jeunesse et de la vitesse qui te coule encore dans le sang. Prend exemple sur ton grand frère. Accepte tes défauts et retrouve toutes tes forces et ton humilité : si ce dernier prépare pour toi une belle scène de course bien noire et bien tech (ou autre on est pas sectaire) pour son Megalopolis, please take the call

NOTES & SOURCES 
1. Cette scène connaîtra au moins un décalqué dans Beau Travail avec le personnage de Denis Lavant, dansant sur Rythm of the night de CoronaAprès avoir fait le GI, Gallo reviendra faire le marin de passage pour une scène de Nénette & Boni. Et un rôle plus important dans Trouble Everdyday, avec une scène fascinante d'érotisme noir, la meilleure du film.

A legacy of filmakers, the early years of American Zoetrope :
http://www.youtube.com/watch?v=hK9Zuv2RurA

Trilogie Le Parrain, édition Blue Ray chez Paramount. 

Site officiel du studio : 
http://www.zoetrope.com/
 

 

Publié dans Cinéma

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