Métropolis, renaissance

Publié le par Sylvain Thuret

Metropolis.jpg
Dans le cadre du Festival international du film de Berlin, une version, inédite et entièrement restaurée est diffusée sur Arte. 

J'ai toujours connu Métropolis comme étant un film tronqué, amputé, charcuté, raboté, rapiécé, éparpillé, façon puzzle. La première fois que je l'ai vu, je suis tombé sur lui dans la rue oh Ziggy, il s'appelle Ziggy. La ferme Céline. Plouf plouf, j'avais 15 ans. Et c'était, déjà, sur Arte, dans sa version Georgio "Take my breath away" Moroder (la charcutée). Et effectivement, j'ai eu le souffle coupé. 

Comment, 60 ans avant Blade Runner, le cinéma alors naissant avait-il pu accoucher d'une vision aussi saisissante de la ville ? Dark City, Brazil, THX 1138Le Roi et l'oiseau, Starmania ou Seven, entre autres, ont beaucoup emprunté à Lang pour cette vision dichotomique avec les gens d'en bas Vs les gens d'en haut, les ouvriers et les nantis, la tête et les jambes. Avec au milieu, rien, no middle class. Beaneath a steel sky. 

Metropolis_Rep.jpgSi le film m'est apparu ouvertement social, Holger mon prof d'allemand du mercredi (1 an de trépanation le mercredi après midi, deux points coeff.1 au bac) m'a donné une autre version de l'histoire. Même si Lang a bel et bien fui l'Allemagne nazie, son film aurait été récupéré par Goebbels. "Mais comment donc est ce possible ?" lui demandais je plein de fougue adolescente. C'est simple me dit-il : Métropolis réconcilie les mains (les ouvriers) et les têtes pensantes (patrons, esclavagistes, national socialistes, choucroute). Très pratique pour embobiner le petit peuple. Un peu comme les Chtis aujourd'hui, si l'on va par là, enturbané par un Nicolas Sarkozy ne pouvant que saluer la fiction populaire d'un petit postier faisant ami-ami avec son directeur aux PTT. Alors que dans la réalité, les gens se suicident en masse à France Télécom, reçoivent des lettres les sommant d'aller bosser en Hongrie et où des bac + 5 sont au chomâge quand un fils à papa se fait parachuter au conseil d'administration du quartier d'affaire de la Défense. Il est certaines bagnoles difficiles à refourguer. Le fait est que j'apprends dans la presse aujourd'hui que la scénariste de Métropolis, Thea Von Harbou, épouse du réalisateur à l'époque, a bien rejoint le parti.  

Cette double lecture, ce renversement de valeurs "contre le réalisateur" a beaucoup influencé mon rapport au cinéma. Pour le dire vite, c'est à partir de là que s'est construit avec de très gros guillemets une "distance critique", un machin qui sert à différencier un film d'un produit, une oeuvre d'un steak haché, un Tartuffe d'un Maestro de courte ou grande baguette. J'en profite pour vous dire que Daybreakers est irregardable et que ça fait deux fois après Undead. A la troisième incartade, ce sera officiel. Truc et Machin Spierig feraient mieux de se reconvertir dans le batîment. 

Mais revenons à l'expressionisme marxiste allemand. Aujourd'hui, on apprend que la version initiale du film, que l'on croyait perdue à tout jamais (je répète, à tout jamais) croupissait lamentablement sur une étagère depuis 60 ans à Buenos Aires. Les ancêtres des frères Weinstein avaient décidé de mettre le film en pièce pour son exploitation américaine. Et c'est cette version qui est restée. A l'occasion des journées Forumedia organisées en mars 2010 par l'école Euromed, j'ai pu demander à Philippe Chazal, conseiller des projets d'Arte, de commenter ce nouveau rebondissement : "Nous avons travaillé pendant trois ans sur cette dernière restauration. Le film a été d'abord diffusé à la dernière Berlinale puis sur Arte. Concernant les moyens mis en jeu, Arte s'évertue à sortir deux bonnes réeditions de films classiques par an. Il est parfois difficile d'expliquer les sommes injectées pour restaurer un seul film, qui peut être lors de sa diffusion, ne sera pas vu par beaucoup de monde. Mais nous sommes très heureux de l'écho international que nous avons reçu pour cette diffusion intégrale de Métropolis et de l'accueil enthousiaste des téléspectateurs".  

En ce qui me concerne, lecteurs de tous poils et autres cinéphages en herbe : ne vous laissez pas abuser par les imposants labels qualités MK2/Arte/France Inter. Métropolis, c'est pas de la bidoche. C'est, vraiment, très beau. Le rater sous prétexte que c'est vieux, muet et en noir et blanc serait une vraie bêtise. La belle au bois dormant vient une fois de plus de se réveiller. Alors faites vous plaisir : envoyez vous cette belle épine social-politique, chef d'oeuvre plastique, onirique et fantasmique. 
  
SOURCES
Métropolis, version Lang, par Bruno Icher, Ecrans.fr : 
http://www.ecrans.fr/Metropolis-version-Lang,9189.html

Miraculeux, Un futur surgi du passé, par Samuel Douhaire,
Télérama n°3134, du 6 au 12 février 2010, p 62.

Philippe Chazal.
 
    
 

Publié dans Cinéma

Commenter cet article