Le Péril Jeune ou le temps des amours : mon Leonard en contrebande

Publié le par Sylvain Thuret

Si vous tendez bien l’oreille au cours de la madeleine post 68 que représente Le Péril Jeune (Cédric Klapisch, 1995), vous reconnaitrez, au milieu d’une bande son réunissant Janis Joplin, Franck Zappa, Ten Years After et Jimi Hendrix, deux chansons signatures issues de Songs of…. Non citées dans le générique de fin, elles jouent pourtant un rôle important dans le nœud amoureux entre le personnage de Bruno (Julien Lambroschini) et la jeune prof d’anglais au pair Barbara (Lisa Faulkner).

Voici les deux moments clefs de leur utilisation. Prétextant d’être nul en anglais, ce qui l'empêche d'exercer ses talents d’apprenti chanteur folk-rock à tendance bab, Bruno tente une approche auprès de la belle Barbara, en lui chantant une version yaourt de Suzanne. De mémoire cela donne quelque chose comme « Suzanne bouen ma donnen… ». Il conclue ainsi que « ça lui fout la biffe, bref la honte » et qu’il aurait besoin de précieux cours de langues avec elle pour improver tout ça. 

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La rejoignant dans son "squatt, drogues & rock’n roll", reflet des idéologies communautaires et des expériences en tout genre comme les drogues ou l'amour libre dans l'air du temps, ils intensifieront les relations France-Angleterre. Après avoir amorcé un triangle amoureux en direction de Tomasi (Romain Duris), elle chante a son jeune amant éperdu, dans un anglais forcément impeccable, Hey thats no way to say goodbye. Ainsi, elle le tue tendrement au petit matin en le berçant de mots très clairs : elle ne peut être totalement à lui.

Dans les liner notes du Greatest Hits publié en 1975 - la même année pendant laquelle le film se déroule - Cohen disait à propos de cette dernière chanson, « I am in the wrong room, I am with the wrong woman».

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Suzanne ou l’amour aveugle chanté par lui, suivie d’une chanson du lendemain, chanté par elle, où la notion de couple est morte, le tout en contrebande d’une bande son qui a probablement couté une petite fortune : cette utilisation sous terraine est habile car elle renvoie à la place toujours discrète que Cohen a occupé sur la scène 60-70’s. Loin des tourments de la rue, sa chanson s’est principalement concentrée sur la chambre et le couple, à la manière du film The Graduate de Mike Nichols, tournant volontairement le dos aux manifestations des étudiants pour se concentrer sur les secrets d’alcôve et la place du couple dans ces années de remise en question sociales et sexuelles. 

C’est je crois, parce qu’il revêt ce caractère intime, celui du murmure, que son œuvre sera toujours plus libre et déliée d’un étiquetage parfois réducteur, que doit porter Dylan ou que l'on plaque sur l'oeuvre d'Elvis. L’hommage est donc tangible, l’un des plus beaux rendus à l’auteur par le biais du cinéma. Etiqueté « culte » par une génération sur le point de subir les années molles, qui se mit à jurer que Pulp Fiction et Fight club c'est "vraiment mortel", Le Péril Jeune demeure un mélodrame naviguant entre rires et larmes, suivant le parcours émouvant de « flèches sans cible » pour reprendre True love leaves no traces, avec un regard nostalgique sur cette époque révolue. C'est le miroir d’un tournant, à un moment où le bordel avait encore droit de cité et la jeunesse n’était pas encore un vain mot se résumant aujourd’hui à deux lettres : D&G. 

Et si le cinéma de Cédric Klapisch s’est quelque peu embourgeoisé jusqu’à l’auto-parodie, ce coup d’éclat datant de 1994, produit dans le cadre de la série thématique Les Années Lycée proposée par Arte, demeure, 15 ans après, toujours aussi marquant, obligatoire bref, hot saucisse. 

NOTES

Sur la fiche IMDB du film, seule Suzanne est actuellement citée
comme Uncredited au générique dans la partie Soundtrack listing. 

La France est aussi représentée par des morceaux de Barbara (Les voyages)
et Maxime le Forestier (San Francisco). 


Publié dans Leonard Cohen

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