Abclint : Gran Torino

Publié le par Sylvain Thuret

Vieux shnock esseulé après la mort de sa femme, Walter Kowalski se retrouve nez à nez avec son chien. Quand de nouveaux voisins d’origine asiatiques emménagent, il les accueille du mieux qu’il peut, c'est-à-dire en parfait réac. Malgré tout, il devient ami avec leur petit dernier, un ado harcelé par le gang du quartier. Que va faire Walter pour l’aider ?

Avec un cadre on ne peut plus restreint, deux baraques, une vingtaine d’acteurs non professionnels et une chanson jazzy pour boucler le tout, le vieux Clint réalise l’un des films américain les plus significatifs de la dernière décennie. Réinjectant sa vieille baderne de justicier qui l’a fait connaitre au grand public, au sein d’un film appartenant plutôt à la tendance mélo de sa filmo, il fait coexister les contradictions de son cinéma, tantôt conservateur, tantôt humaniste.


L’heure du bilan

En ce moment, le ciné américain a une drôle de façon de regarder des années 80 pas franchement glorieuses, à la croisée de la célébration et de l’excuse. D’un coté, les nouveaux Rambo et Rocky montrent à quel point il devient difficile de dire quoi que ce soit dans une époque ripolinée par le conformisme, spécialement en dehors du blockbuster SF lorgnant quand même un peu beaucoup sur le plus large public possible, comme les habiles Dark Knight et Watchmen pour en citer quelques uns. Ils tendent en même temps a faire le tri sur ce qui était cool et moins cool dans les films idiots qui dézinguaient à tout va sans réfléchir. Avec Gran Torino, Eastwood joue le rôle d’un vétéran de la guerre de Corée, se promenant toujours avec un flingue et prompt a appuyer sur la gâchette à la moindre occaz. Mais cela rentre t’il dans le cadre ?

Dans les années 70, Clint a pratiquement lancé à lui tout seul le genre du film de justicier, sous la férule du grand Léone. Les westerns spaghettis sont devenus des polars films d’action urbain avec les Dirty Harry, avec une violence rendue forcément plus immédiate, qualifiée tantôt de fasciste, tantôt de métaphorique. Devenu lui-même réalisateur, Clint a pris tout le monde a contrepied en s’orientant vers le mélodrame vertueux et sensible, considérant les problèmes de la culture américaine de la violence, tout en brouillant sérieusement les pistes en nous sortant régulièrement des choses plus badines, comme Firefox (1982), Le Maitre de guerre (1986), La Relève (1990), ou Space Cowboys (2000). On pourrait se dire qu’il s’agit là du schéma classique alternant film de commande et film perso (le fameux One for them).

Je pense surtout que le Clint est partagé entre deux appels, et que ce paradoxe du mec de droite concerné, coincé entre l’envie d’en découdre bien viril et celle de prendre en compte les fautes et faiblesses de tout un chacun, est bien au centre de ses films les plus respectés, comme Impitoyable (1992), Mystic river (2002) ou La mémoire de nos pères (2006).


Grandir Vs partir

Alors que la France opère toujours en séparant le trivial du sérieux, la ligne rouge a depuis bien longtemps été franchie par le cinéma américain. Et Gran Torino mêle parfaitement, sans crier gare, un film A avec la culture du film Bis. On relèvera pour s’en persuader la musique militaire à la limite de la parodie à chaque fois que Clint empoigne une arme. Tandis que Mystic River était plutôt stoïque, désignant les choses sans rien apporter de tentative de réponse au problème de la violence ontologique du pays, le message franchit ici une étape. Ce qui a changé entre les deux films ? Les Etats-Unis se sont profondément fait rouler dans la farine, par ceux mêmes censés montrer l’exemple. La Gran Torino du titre est bien sur cette voiture que Walter lègue à son jeune voisin, objet symbolique de l’héritage et de la transmission des valeurs, ce que Cormac MacCarthy appelle « le feu » dans son livre La Route. Mais en anglais, Gran est aussi un terme désignant le grand père, et Eastwood endosse cette figure archi paternelle de l’autorité qui pense et qui agit en conscience, se sacrifiant au passage. Ce n’est bien sur pas une réelle coïncidence si au même moment, le futur président Obama intimait à l’Amérique, au travers d’une campagne télé, d’élever ses enfants du mieux possible.

Ni bête à concours ni film à thèse, ce film assène pourtant de manière simple et fluide une position que l’on pourrait qualifier de naïve, mais très puissante sur la violence et la transmission des valeurs. C’est là le point culminant d’une longue transformation que connait actuellement le cinéma américain, qui après des années 80 et 90 mortifères, qui séparaient le très grand public des films les plus importants, capitalise sur l’apparition dès 96 d’un Shyamalan, prompt à mélanger la fantasy au mélodrame réaliste, succès public à la clef, l’onde de choc du 11 septembre, et de ce regard doux amer sur les années Reagan. Eastwood règne en maitre au sommet de cette période de dix ans, tout en insufflant son propre rythme de cinéaste « classique » emprunt de jazz, still awake at night. 

Publié dans Cinéma

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labeille 18/05/2009 19:11

Ouah ! Super ! Bravo ! Si juste ! Bien écrit, bonne analyse - même si je n'ai pas vu le film, bébé oblige - je connais suffisamment l'œuvre de C.E, d'ailleurs, dans Million Dollar Baby il tient une position qui est à l'opposé de ces principes de droite réac et pourtant, il livre un film splendide et malgré tout engagé... dingue ce mec ! j'adoooooore ! Je l'ai dessiné pour mon homme qui est fan, faudrait que j'te montre ! Qu'est-ce que t'écris biennn....