All good things must come to a frak

Publié le par Sylvain Thuret

 

Ca y est nous sommes rendus. C'est fini, terminé, the end, kaput, no more, circulez, plus jamais1, salut l'artiste. Une des pages les plus captivantes de la télévision américaine moderne vient de se tourner. Battlestar Galactica, la série qui a mis l’Amérique post 11 septembre sur orbite s’achève au bout d’une quatrième saison aux finances et aux idées scénaristiques appauvries.  

Après deux premières saisons magistrales, le space drama chambouletout s'est un peu essoufflé au cours d'une pause pipi sur la route des étoiles, pour faussement repartir dans un imbroglio messianico-darwiniste aux réserves financières épuisées. Il n'empêche, sans égaler le contrôle qualité de Carnivale (soupir), sa rivale2 au titre de meilleure série US des années 2000, chaque épisode, même le moins réussi, tirait toujours la vague des récentes séries US3xA vers le haut. Ce remake d’une série pop corn disco des 70’s  - repabtisée par mes soins "Wankers in space" à l’occasion d’un précédent article3 -cette nouvelle mouture met surtout les pieds dans le plat d’une amérique confrontée au désarroi, au doute et à la peur. Utilisant pour cela  d'une esthétique singeant le mode Mannien, héritier du réalisme visuel et social des années 70 updaté à la technologie HD, qui donne ce grain vidéo et ces couleurs (dé)saturées si particulier, BSG c'est Cassavetes dans un trou noir, Lars Von Trier dans un starship, Michael Mann en hyper-espace. Le plan initial du pilote, un long plan séquence suivant les pas d'un officier en plein jogging dans les coursives de l’immense starship, annonçait la couleur : bienvenue au cinéma. 



"Its all about Irak... and hot babes"4
Avec ces gros plans sans filet sur des visages ridés, anxieux, en colère, BSG donne un portrait choral du trauma qu'a représenté le 11 septembre. Dès 2003, au moment même où le fils a papa parlait de finir la travail en Irak, l'auteur Ron Moore rétorquait dans sa série - une  poignée de rescapés poursuivis par une race cybernétique en quête d'identité, cet autre "terroriste" présenté comme le fils prodigue de l'humanité - un cinglant "the war is lost". Traqués sans cesse, on voyait ces survivants prendre des décisions radicales et à l'éthique discutable d'un épisode à l'autre, en fonction de la crise immédiate à résoudre.


C'est au cours de cette traque et de ce sentiment permanent d'infériorité et de déstabilisation, que Moore et son coauteur David Eick ont très ouvertement évoqués les couacs de Guantanamo, le dénouement électoral Bush-Gore en 2000 et dans un coup absolument génial, renvoyé l'image d'une amérique paranoiaque shootée à l'anthrax, aux cellules dormantes et au Patriot act. Ce coup, c'était la présence de robots ayant pris forme humaine, laissant le spectateur dans un état de Who is what ? perpétuel, tout en permettant de faire des économies sur la représentation numérique des des bôites de conserve. Un internaute résumait parfaitement la sauce BSG à son plus haut niveau : "des épisodes entiers sans aucun affrontement spatial, et on s'en tape !".


Ce qui n'empêchait pas le tout d'être saupoudré d'affrontements spatiaux dantesques, brouillant encore plus la frontière TV / cinéma. Et après deux années de ce régime jouissif, le prétexte d'une première installation coloniale sur une planète de secours ne trompait personne : bien qu'évoquant frontalement la solution finale et l'occupation irakienne et proposant côté fight un final to the rescue bluffant, il était clair que la série battait de l'aile. Et lorsque notre vaillante équipe remit à nouveau le cap sur les étoiles, c'était pour tomber dans un imbroglio fait d'alliances humains & machines, de révélations aussi crédibles que le dernier clip de Bénabar, de personnages en mode random, faisant n’importe quoi et son contraire, comme le pti Gaeta à peine remercié de sa participation active à la résistance lors de la pause pipi, qui décide tout d'un coup de faire un putsch à bord... et qui finit exécuté quand le principal criminel irresponsable de la série jouit d'une liberté totale au sein du vaisseau. Plein d'autres exemples dans ce genre dont je vous passe les détails, et ce en l'absence totale d'action. Finie la menace omniprésente d’un attentat perpétré de l'intérieur ou l’aparition soudaine d’une base ennemie sur le radar. Il semble que la crise des scénaristes qui battait son plein à ce moment là n'ait pas été d'une grande aide, à moins que cela ne leur ait servi d'excuse. 



"Ohhhhh Laura"

Le pique nique d'un million d'années  

L’épisode final approchant, le drama est revenu en force et l'épisode final offre dans sa première partie tout l’argent qui avait été retenu jusque là, avec une mission suicide formidable à vous clouer sur votre clic clac, suivie d’une seconde partie plus méditative, sorte de Planète des singes à l'envers qui à défaut d'être originale, enterre pour de bon l'idée qu'il s'agissait d'une série popcorn. Sans parler des adieux déchirants avec des personnages aux corones énormes, devant beaucoup à l'implication d'acteurs fantastiques, Edward James Olmos et Katee Sackhoff en tête. Leur seule performance pendant les deux premières saisons est devenu le nouveau mètre étalon de ce qu'il est possible de donner dans une fiction pour le petit écran, c'est à dire autant sinon plus que dans un produit à destination des salles obscures. 

 

Plus trekkie que lui tu meurs, Ron Moore se fend d'une apparition façon Hitchcock à la dernière minute. En train de lire les newspapers, il signe sa série et met en garde la cohorte des geeks shootée aux tv shows, à Wow, à la SF et au gaming. Après avoir percé en réalisant son rêve, aka participer à l'écriture de la série Star Trek, il rappelle ainsi à ses congénères qu'avoir la tête dans les étoiles est une excellente chose, à condition d’avoir les pieds bien accrochés sur terre. Avec un dernier plan fulgurant mettant en parallèlle une mendiante et des images full screen du développement bien réel de la robotique, BSG se veut ainsi la preuve renouvelée que la (science) fiction n'est pas forcément le déni de la réalité, mais bien une proposition sur notre monde. 

 
Nobody's perfect, but still... 

Il est possible que Ron Moore et ses comparses aient écrit leur série au fur et à mesure, parfois avec leur pied. Il est possible que la série soit tombée dans l’indigence et le grand n’importe quoi en devenant une parodie d'elle même faute d'idées et de moyens. 
Mais je tiens ce que j’ai dit. Des références ouvertes à Karl Marx par ici NOTE, The Deer Hunter par là, des plans et idées visuelles à la tonne et tenant tête au Collateral de Michael Mann, une volonté affirmée de proposer un commentaire social sous contrebande, en  prise sur l’état d’esprit social et politique des Etats-Unis : Galactica a tenté l’impossible, et réussi souvent, malgré ses défauts, à dérouiller nos habitudes de  téléspectateurs, proposant régulièrement, et je pèse mes mots, du jamais vu.

Pour preuve, cette information que je viens de prendre en compte : les auteurs et acteurs de Galactica ont été invités au siège de l'ONU à New York, pour débattre, en présence de lycéens des thèmes abordés par la série. http://news.bbc.co.uk/2/hi/entertainment/7956325.stm


    

1
On me dit dans l'oreillette qu'un téléfilm intitulé The Plan devrait être diffusé prochainement, revenant sur une partie non explorée de la saison 4. Il devait leur rester quelques deniers malgré tout. Les auteurs avaient fait de même avec Razor entre la 2 et 3. 

2
Ron Moore a également collaboré à l'écriture d'épisodes de
Carnivale. Décidément ce monsieur a bien du talent. 

3
Je découvrais la série en 2005, m'attendant à tomber sur un joyeux condensé de cheap fun bourré de SFX. Le pilote de 3h m'a tellement ébranlé à l'époque que je me suis fendu d'un article... en anglais, basé sur le seul pilote : 
http://www.cinemedias.blogspot.com/

4
"This being post-9/11 sci-fi, it's really about Iraq. And hot babes" :   
http://www.wired.com/culture/geekipedia/magazine/geekipedia/long_form_television

5
Cet heureux incident est un épisode bouche trou (ou 
filler), quasi indépendant de la trame globale, très bien écrit et totalement surréaliste. On y voit le vaisseau responsable du carburant de toute la flotte se mettre en grève, du fait de conditions de travail 24/7 intenables et sans salaire. Entre les ouvriers et le commandement, un technicien comptant parmi les acteurs principaux du cast monte au créneau et se popose comme interlocuteur syndical. En 72, un certain René Vienet appliquait un discours Deborien - lutte des classes sur un film chinois. La chose s'intitulait La Dialectique peut elle casser des briques ? Malgré le reflet attardé qu'en donnent les médias de masse français qui en sont encore à une idée néolithique de ce que doit être la culture, il est beaucoup plus difficile aujourd'hui, à la lumière de l'omniprésence de moyens de communication, de distinguer le pop de l'art, le trivial du sérieux, le prêt à consommer du geste fulgurant. A l'ère d'un cinéma au bord du has been et du jeu vidéo triomphant, je pense que la fiction pop(ulaire) n'est plus seulement un moyen de "contrebande". L'utiliser permet je pense d'intéresser autrement, un pamphlet politique direct n'aurait peut être pas eu le même impact que cette incroyable saga, qui entre deux bravades épico spatiales, distillait d'acides échos de notre monde contemporain.  


 




 
 






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