Takahata et les fantômes de l'Histoire

Publié le par Sylvain Thuret

"Les fantômes de l'Histoire nous observent"
Guy Debord, la Société du spectacle

 

 

HISTOIRE DE FANTOMES JAPONAIS
A l'opposé du genre Yurei Eiga qui fit fureur dans les années 60/70 et qui connut un fulgurant revival en 1998 avec le Ring d'Hideo Nakata, les fantômes de Takahata ne sont pas d'humeur vengeresse. Et pourtant ils font également remonter à la surface un certain refoulé de la société japonaise. 

Beaucoup plus réaliste que son collaborateur et ami Hayao Miyazaki, Isao Takahata se sert du dessin animé pour délivrer, avec Le Tombeau des lucioles, un puissant film de cinéma. Une fable historique qui ne fait aucun compromis sur une sensibilité et un humanisme absolu, présents dans toute l'oeuvre de son auteur et culminant ici dans l'anéantissement du temps fictionnel et du cinéma comme fiction distante.  

LE TEMPS ET L'HISTOIRE

Le point de vue narratif dont découle tout le film est celui du grand frère, Seta, qui raconte la déchéance et l'agonie de sa petite soeur Setsuko, tombée grièvement malade après les bombardements sur Kobe. Le temps à partir duquel sa voix s'exprime est un "non temps", un no time land qui régit lui même trois temps distincts. C'est un mort qui nous guide, un fantôme Dickensien pour qui 
passé, présent et avenir se confondent. Il nous invite à l'Histoire et à la réflexion.


Le premier temps, qui ouvre le film, est le présent "actuel". Seta, au milieu d'autres infortunés, meurt dans une gare au milieu de passants indifférents. Une main dépose une portion de riz, l'humanité n'est pas totalement perdue, mais il est trop tard. Seta meurt sous nos yeux. Son fantôme rejoint celui de sa soeur. Le corps s'extériorise et le récit démarre à partir de ce brouillage initial où fin et début se confondent. L'Histoire peut recommencer.

Le film se tourne sur son second temps, qui en constitue le corps principal : flashback sur les bombardements, le chaos, la mort de la mère et du père hors champs, la perte de tout repère, survivre, tenter de maintenir le feu, la souffrance, la mort. Nous sommes dans le passé narratif. Encore une fois, Takahata donne au spectateur l'impression que tout ceci se passe sous nos yeux et pourtant, le point de vue est toujours le même. La voix off du Seita fantôme / narrateur omniscient est là pour nous le rappeler : nous sommes autrefois, leur sort est déjà scellé. Le présent est passé.

Quand Setsuko agonise, Takahata bouscule à nouveau le temps narratif. On retrouve à nouveau le point de vue des fantômes, mais  ceux ci ont quitté la gare initiale où Seta avait perdu la vie. C'est le troisième temps du film, cristallisé en un dernier plan, fugace, silencieux et universel.


PLAN SILENCE
Ce plan final met Takahata à la table des plus grands cinéastes. Après la mort de Setsuko, une première ellispe réduit à néant la distance entre ce temps narratif et le temps actuel qui ouvrait le film. Le visage de Seta vivant prend sous nos yeux sa couleur fantômatique. Puis deux autres plans viennent donner à cette ellipse une ampleur démultipliée qui résonnera pour longtemps dans le coeur des spectateurs.

 

Comme nous l'avons fait remarquer, les fantômes de Seta et Setsuko ne se trouvent plus dans la gare initiale. Pour tout dire, ils n'ont pas seulement quitté ce lieu. Ils ont également quitté cette époque pour nous prendre à témoin. Réunis dans la mort, ils sont assis sur un banc. Elle repose sa tête sur son genou. Il lui sourit, puis son visage devient grave, fermé. Il soulève la tête, son regard brise l'écran distance. Le cinéma est brisé, le spectateur pris à parti. Puis son regard quitte l'axe interdit pour diriger son attention vers un autre objet. Dans le silence le plus absolu, Seta et Setsuko contemplent les lumières de Tokyo aujourd'hui, ici et maintenant. Fondu au noir. Fin du film.


 

Takahata invite ainsi le spectateur a sonder son propre rapport au monde, à l'histoire et au temps. La contemplation amène la réflexion, le silence la beauté, la mélancolie, le souvenir. En dix petites secondes pétries d'humanité et de tristesse, Takahata révèle un regard concerné et mélancolique sur l'histoire et l'évolution de son pays. En somme, il dit à ses compatriotes « notre passé nous observe, qu'allons nous faire ? ». 

 

Sylvain Thuret

 

 

Publié dans Cinéma

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article