Born to lose : Nick Cohn & la Nouvelle Orléans

Publié le par Sylvain Thuret

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Triksta
Life and death and New Orleans rap


Auteur de quelques ouvrages considérés comme des piliers de la critique rock et des cultural studies, Nick Cohn a aujourd'hui 62 ans... et il est blanc. Ce qui à priori ne fait pas de lui la figure la plus légitime pour aborder la bounce, déclinaison d'un rap propre à la Nouvelle Orléans


Un blanc peut-il marcher au milieu d'une culture noire et relater un regard, une aventure personnelle en son sein ? En débutant son livre sur une confrontation, qui aurait pu mal tourner, avec de jeunes désoeuvrés, l'auteur avoue franchement qu'il pensait être immunisé contre "la peur de l'homme noir". Poisson volontairement hors de son eau, par sa couleur de peau, son age et son aura d'auteur pop canonisé -statut qui semble totalement étranger à ses interlocuteurs Orléanais, ce qui l'amuse beaucoup- il narre tout au long du livre cet échange teinté de méfiance et d' incompréhension, ce communautarisme nourri à l'exclusion sociale et raciale.  

Sur le projet lui même, il est d'une franchise totale quand il se remémore l'attitude d'une compagne noire, toisant son intérêt. "Tu crois que tu sais" lui dit-elle en riant, "mais tu ne seras jamais ce que c'est".  

Hypothypose apothéose
Le trait le plus seyant chez cet homme qui a vieilli avec le rock, mouvement pionnier de tous les jaillissements musicaux populaires qui ont suivi, est l'incroyable réserve de jeunesse, d'émerveillement et d'amour qu'il porte sur les lieux et les gens. A fleur de peau, le livre délivre des expériences sensorielles développées. Le lecteur voit, respire, habite et ressent la ville et sa nuit. Il fait de nombreuses rencontres qui ne lui semblent pas irréelles, mais bien IRL, concrètes.
  

En seulement 250 pages, Cohn produit au moins trois livres totalement imbriqués : une autobiographie, un essai pop et social, une topographie urbaine... Une dixversions
annoncée dès le titre : 

"Triksta"
 désigne un autre moi de l'auteur. Fantasmé entre croyance et distance, Triksta (le joueur) a l'espoir de dépasser sons statut de chroniqueur, de rapporteur de musique. Il veut créer un disque de rap... qui marche... à l'échelle nationale. C'est la composante autobiographique du livre ;
"Vie et mort" : le ying et le yang de la Nouvelle Orléans, les rencontres et les déceptions, la richesse d'une culture reposant en grande partie sur la paupérisation, l'exclusion et la violence... Cohn appelle cette dualité, qui transpire des murs et des habitants, « sweet decay ». A la poursuite de tentatives répétées et majoritairement infructueuses de produire un artiste local au niveau national, Cohn dresse le portrait de ces nombreuses rencontres : rappeurs, producteurs, arrangeurs, boxeurs et autres soljas (les bad boys locaux, phonétisation de soldier
). 
"et le rap"
: Cohn se livre à un essai discontinu sur le bounce mais aussi sur l'histoire plus générale du rap, avec une acuité et une simplicité confondante : New York appelant une compétition à LA, résultant sur l'apparition du Gangsta rap, avec une évolution du discours tendant vers le nihilisme, dérive du Message premier, loin des appels à la conscience noire et recélant cependant des trésors d'énergie et d'inventivité, sans compter l'impact commercial accru auprès des jeunes WASP. C'est la composante musicale, “culturelle” du livre.
"de la Nouvelle Orléans" : visite guidée de la ville, description des quartiers et différents ghettos, histoire récente et post Katrina. Relation amoureuse inconstante. Sweet decay. Plus que le “je” de l'auteur, c'est le véritable sujet, le premier “je” du livre.


Fair & square
Au long de ces livres intermittents, Cohn dit ses hauts et ses bas, mais aussi ceux de ses interlocuteurs. Il n'épargne rien, à personne. Un salaire non honoré ? La personne est nommée, nom et prénom. Bon an mal an, c'est la recette appliquée tout le long du livre et c'est assez inhabituel pour être souligné. Ses "rapports" avec Dreamworks, chez qui il essaye de placer ses jeunes poulains et où il est reçu avec condescendance, sont extrêmement éloquents. 
Que l'alliance SKG -pour Spielberg, Katzenberg et Geffen- soit renomée "Dreamshit" par des jeunes
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en dit très long sur le gouffre qui sépare l'industrie à rêve qui se voit comme lisse et indispensable au monde moderne et la réalité d'une population que le pop corn n'abuse pas et qui veut tout, tout de suite.

Comme une ombre en bordure de la ville
Le coeur musical du livre s'attache a la spécificité de la musique populaire noire actuelle de la Nouvelle Orléans, qui est une variante du rap Gangsta. Appelée bounce, cette variante génère une micro industrie locale, à l'échelle de la ville et de la région mais qui n'arrive pas à dépasser ces frontières. Et ce mot de Dreamshit révèle bien ce mélange de rêve et de merde dans lesquels baignent au quotidien toute une jeunesse qui n'a qu'une envie. Quitter la ville. Le Dreamshit, ce "rêve à la con" après lequel tout le monde court à la Nouvelle Orléans : le hit local qui ferait le crossover jusqu'en première division, pour enflammer les charts nationaux. Mais à l'image de sa ville dont elle est le produit, la bounce semble connaitre les mêmes frontières, les mêmes limites, à la fois imposées et intégrées à force de coercition.

Si à aucun moment Cohn ne prend ses jeunes poulains de haut, poulains qui se laissent d'ailleurs approcher à défaut d'autre perspective, ou bien parce que le « vieux a des connections », il dit un malaise constant qui imprègne la ville et ses habitants, oscillant sans cesse entre énergie brute et rejet permanent. Le rejet exercé contre la ville tout d'abord : malgré sa puissante aura culturelle et touristique, elle est fondamentalement laissée à l'abandon par les pouvoirs publics et Katrina n'apparait fondamentalement que l'accélération terminale de cet abandon. Fruit de ce rejet, la peur de rater, voire la peur de réussir tenaille absolument tout le monde, avec un effet secondaire qui agit presque comme un running gag : tous parmi les protégés flairés par l'auteur affichent des ambitions démesurées. Et tous se pointent avec plusieurs heures de retard voire sont carrément absents aux rendez-vous fixés au préalable. L'inconséquence et l'amateurisme se disputent à la pose... et à la trouille, la peur de faire dans les règles en dehors de la bravade freestyle à la sauce du coin. En “Pinball wizard” du po po po, il s'acharne à produire une musique qui l'excite autant que le rock des origines et désire donner au passage un coup de pouce à de jeunes talents, stars établies au niveau local ou en devenir, sous contrat avec de petits labels de hip hop du coin.

Le possee de la poisse
Viscéralement pétrifiés par la peur de se louper, de mal faire, de ne pas être à la hauteur, ils misent le peu de ressources et d'espoirs financiers dans le hit ou le disque qui les rendra célèbres. Aussi doués soient ils, tous, inconscients et pétochards alike semblent atteints d'une douce maladie, et cette douce maladie nous dit Cohn, c'est la ville elle même, son histoire et sa condition sociale. L'autre pendant de cet héritage est la violence qui nourrit et achève cet élan artistique. La réalité des choses c'est que beaucoup de jeunes se font descendre parce qu'ils vivent gangsta et chantent gangsta.

Et malgré tout, au travers de cette violence sociale et nihiliste, le charme de la Nouvelle Orléans subsistait.

Tout est fini

Ecrit avant l'ouragan et le retentissant "George Bush doesn't care about black people" de Kanye West en live sur NBC, Triksta faisait le constat d'une ville à la peine. La présente édition se trouve enrichie d'un "aftermath" qui retrace le parcours de ses protégés et amis suite à la catastrophe. Qu'elle qu'ait été la Nouvelle Orléans, pauvre, glorieuse, renfrognée et laissée à l'abandon, le constat est radical pour Cohn. Tout est désormais terminé, avec pour seul horizon possible des promoteurs immobiliers brandissant l'étandard du sain renouveau. Impossible de retrouver les vieux quartiers à la fois décrépis et pourtant caractéristiques de la ville et de son ame. Impossible d'aller back
wards.

Triksta raconte un amour, souvent conflictuel, de la Nouvelle Orléans, lieu d'une possible renaissance, d'un espoir secret et totalement déçu. "Cette ville que j'ai décrite comme une amante me tenant par les couilles jusqu'à ma mort, et bien ma tendre ville est la première de nous deux à s'en être allée".

Malgré tout, après la ruine, il reste le verbe. Essai systémique et protéiforme portant un regard global nourri d'observation sociale, culturelle et biographique, Triksta est un précieux témoignage. Il contient les derniers battements de coeur, heurtés et féconds, de celle que l'on a surnommé la Big Easy. Et la musique est bien là.  

 

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