Figures du féminisme : Vienna dans Johnny Guitar

Publié le par Sylvain Thuret

   



"The movie started off with a bang
I shall remember my name"
  
"La femme est l'aventure la plus périlleuse de l'Ouest.
Ah c'est facile de péter la gueule aux indiens ou de braquer du convoi.
Mais parlementer avec la Madeleine..."
Alexandre Thomassin

Le discours dominant sur ce film traite avant tout du McCarthysme et de son apport, deux ans avant les Searchers de Ford, au mouvement des nouveaux et anti westerns. Pourtant il existe une autre lecture, qui accompagne le degré de modernité de l'oeuvre.  

Héros in
Qui est véritablement le personnage principal du film ? Est ce l'éponyme Johnny Guitar, wanderer initial qui nous sert d'incipit, figure récurrente de l'étranger qui arrive en ville ? Ou ne serait ce pas plutôt Vienna, tenancière de ce bar qu'elle a elle même installé à la frontière, près d'un village dont les habitants, véritable "commission parlementaire aux activité non-américaines" emmenée par la jalouse et haineuse Emma Small, ne veulent pas d'elle.

Le personnage de Joan Crawford me fait penser à celui de Ripley dans les deux premiers films de la série Alien. Les cheveux noirs portés courts, les mains prêtes à empoigner les armes, elles sont plongées dans un milieu masculin et hostile, celui de la frontière (le Grand Ouest chez Ray, spatiale chez Caméron et Scott) et doivent jongler entre leur stature professionnelle et les soubresauts d'une féminité  incompatible, mais qui in fine leur est salutaire, Vienna laissant parler ses sentiments, Ripley s'accomplissant en tant que mère. Dans les deux cas, sous le genre, une lecture très forte de la place de la femme dans une société d'hommes. Mais avec un écart de 30 ans.

Starcrossed lovers. Le hors champs 
Plus encore que sa présente situation professionnelle ou les actes qu'elle a du commettre pour l'obtenir, il semble que ce qui marque vraiment Vienna est la nature élusive de sa relation avec Johnny Logan. 

La magie de cette relation amoureuse contrariée se situe dans l'écriture, avec une gestion du hors champs narratif considérable. Au fur et à mesure de leurs échanges, des bribes de passé remontent. Ce qui est dit alimente leur légende. Ce qui est tu la sublime en faisant travailler l'imagination du spectateur. Voici un exemple tiré de l'extrait ci-dessus, où les rôles sont inversés. Johnny a toutes les répliques et l'attitude d'une femme, tandis que Vienna serre les dents, le visage fermé dans la pénombre.

Elle : Stop feeling sorry for yourself. You think you had it rough? I didnt find this place i had to build it. How do you think i was able to do that?
Lui : I don't wanna know...
Elle : But i want you to know. -Pause- For every board, plank and beam in this place i...
Lui : I heard enough! 
Elle : No you're going to listen
Lui : I told you i don't wanna know anymore
Elle : You can't shut me up Johnny. Not anymore... Once i would have crawled to your feet to be near you. -Pause, lui fait dos, face caméra-. I search for you in every man i met. 
Lui : Look Vienna, you just said you had a bad dream. We both had but it's all over. 
Elle : Not for me. 
Lui : Its just just like it was 5 years ago. Nothing has happened in between. 
Elle : Oh i wish...
Lui : You got nothin to tell me cause this is not real.

Les explications de ce hors champs mystérieux et puissant sont sans cesse arrêtées et l'importante étendue du non dit se justifie par la nature torturée de leur relation.

Ainsi il est dit à demi mot, dans cet extrait et tout au long du film que Johnny était un mercenaire redoutable, travaillant sans doute pour le compte d'un obscur personnage, peut être le propriétaire du saloon dans lequel travaillait autrefois Vienna, dans cette autre ville, il y a cinq ans. Alors subalterne, était elle danseuse ? Offrait elle ses charmes ? Qui a vraiment déçu et quitté l'autre ? Pour accéder au rang de propriétaire, il est tacite que Vienna a du s'extirper seule de cet endroit, pour coucher cependant avec un ou plusieurs hommes. Est ce là la raison de leur dispute initiale ? Du sentiment de honte de Vienna ? De son refus d'apparaitre comme une femme et de laisser libre cours à ses sentiments ? Son statut au début du film semble lié à la position qu'elle occupe, les difficultés qu'elle rencontre (les villageois, menés par Emma Small, ennemie jurée et jalouse de Vienna, qui appréhendent l'arrivée des colons), mais aussi les sacrifices qu'elle a du faire pour en arriver là ainsi que la déception qu'elle a connu avec Johnny.

Pour toutes ces raisons, Johnny Guitar est un film flamboyant, féroce, romantique jusqu'au pathétique, passionné et sans compromis d'aucune sorte, en avance sur son temps. On voudrait faire un film ouvertement "féministe" aujourd'hui que l'on arriverait pas à atteindre le niveau d'écriture du personnage de Vienna et de son alter ego monstrueux (Small, celle qui joue bas, petit, quand Vienna joue gros, tout à la roulette).  Le thème et la chanson originale interprétée par Peggy Lee sont aussi
stellaires que le reste.

 

Publié dans Cinéma

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