Notes sur Land of the Dead : le feu d'artifice Romero

Publié le par Sylvain Thuret

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Land of the dead, dernier film en date de la saga Romérienne, long déclin de l'empire américain s'étalant sur 40 ans, l'action se situe dans une gated city, telle qu'on en trouve de nos jours aux Etats-Unis. Tout autour, les zombies, comme autant de figures de l'autre, du pauvre, du sdf, du minoritaire et du pastiche de l'american society, occupent l'ensemble des terres dévastées. 

Autrefois ciment spectaculaire de l'unité nationale, le feu d'artifice est désormais employé par les humains à des fins stratégiques, pour ralentir leur progression. Et Romero en fait un motif aussi puissant qu'ironique de sa colère et contestation à l'égard de l'american way of life, du système Hollywoodien mais aussi des spectateurs et par extension, du public.

Une première fois, le stratagème se révèle efficace, les zombies levant les yeux vers le ciel comme à la parade. Le ciment national est alors mis à mal, non sans une certaine roublardise. La seconde fois, contre toute attente, la poudre aux yeux ne fonctionne plus. 

(...) dans un fantastique coup de cinéma, un des zombies baisse la tête, puis les autres l'imitent. (...) Leur évolution a maintenant atteint le stade où ils ne sont plus dupes de cette petite mise en scène. (...) Le rédit de Roméro, lorsqu'il opère un renversement aussi total et aussi fort, s'aligne sur les opprimés qui sont suffisement intelligents pour prendre et exercer le pouvoir. Adrian Martin, in Politique des zombies

La critique ici devient féroce, à l'égard de médias perçus comme une instrument du pouvoir, du spectacle au sens où l'entendait Guy Debord. Il devient clair à cet instant précis que les zombies, c'est nous, gogos gavés de guimauve à qui on ne peut cependant pas tout faire avaler.

Et quand la diligence quitte la ville avec à son bord un petit groupe de survivants, les derniers feux sont utilisés sans raison apparente, n'ayant plus aucune utilité in praesentia. C'est pourtant la dernière image du film, et le geste est flamboyant, affichant un dégout sidérant envers la machine hollywoodinenne, la renvoyant à sa dimension la plus commerciale. Le zombi qu'il faudrait épater avec ce dernier plan satirique, c'est le spectateur perçu comme étant conditioné, formaté. C'est une satire de happy end à laquelle nous avons droit. Romero après avoir dit au public qu'il n'était pas obligé de tout avaler, vient ici bousculer son apathie de consommateur à laquelle l'industrie tente de le confiner.

Ce plan est aussi l'aveu d'un beautiful loser, conscient de son triple statut de maverick à Hollywood : celui d'un réalisateur plus ou moins en marge à la verve politique, oeuvrant majoritairement dans le film d'horreur, genre occulté par la doxa, qu'elle soit sociale ou critique. Toute sa colère et son intelligence revancharde s'exprime ici, au travers d'un artifice ultra basique, un détail qui n'en est absolument pas un. Pour moi ce plan final exprime clairement ceci : "quelque soit le degré d'implication personnelle, je suis un réalisateur de films d'horreur et vous spectateurs, des consommateurs de pop corn". 

Cette leçon de contrebande est une leçon de cinéma. Ce plan final stigmatise les rapports souvent ambigus entre l'ambition des auteurs réalisateurs et le système des studios, le cinéma indépendant et les majors, le cinéma de genre et le cinéma plus classique.  

Sylvain Thuret


Sources

  Le Turning point, le moment décisif, Adrian Martin, 
in Politique des Zombies, l'Amérique selon George A. Romero, Ellispes, 2007.

Illustration originale : Alexandre Thomassin

Publié dans Cinéma

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